Premier article d’une nouvelle série dédiée aux portraits.
Ici, le personnage est un lieu.
Un lieu raconté par ceux qui le font.
Rue des Sablons, entre une boutique de thé et une agence immobilière, il y a une porte cochère en bois et une enseigne verte. On passe dessous et on change de siècle.

Photo : Emmanuel Parrou / Fontyblog
Derrière, une cour pavée en plein soleil, des hibiscus mauves, des tables de bistrot jaunes, un vélo posé contre un mur de pierre. Le bruit de la rue s’arrête net. Marie-Line Grima, qui codirige les lieux, le dit mieux que moi.
Quand on passe le porche et qu’on rentre dans la cour, j’ai toujours eu le sentiment d’aller ailleurs. D’aller dans un autre monde.
C’est là que je suis reçu un mercredi de septembre, dehors, autour d’une table ronde. Ils sont trois. Yves Patrick Grima et Marie-Line Grima, à la direction, et Baptiste Bataille, qui s’occupe de la communication et joue aussi sur cette scène.
Nous avions prévu une heure. J’en suis reparti avec beaucoup plus que ce que j’étais venu chercher.

Photo : Emmanuel Parrou / Fontyblog
Une couverture verte sur le dos d’un âne
Le nom, d’abord, parce qu’on se pose tous la question.
Les bâtiments remontent au XIIIe siècle. Sous Louis XII, ils abritent la première hostellerie de la ville. Et dans la cour vit un fabricant de balais de bouleau, qui possède des ânes.
Ces ânes, il ne les emploie pas qu’au travail. Il les loue pour promener les dames. Comme elles portent de grandes robes et que les robes se salissent, il caparaçonne ses bêtes d’une couverture verte.
En 1523, l’enseigne prend le nom d’Auberge de l’Âne Vert.
Cinq siècles plus tard, il est toujours là, sur la façade, à cause d’une couverture. L’auberge a vu passer du monde : Boileau, Mansart, Le Nôtre, d’Alembert, et le bouffon Triboulet. C’est la mémoire de la maison, et elle vaut d’être racontée telle quelle.
De l’auberge, il reste surtout ce qu’on ne voit pas. Des pavés d’origine, encore présents sous les dalles de béton. Et une grosse poutre de bois brut, au ras du plateau, dont plus personne ne connaît l’âge.

Photo : Âne Vert Théâtre
Et soixante-quatorze fauteuils
Maintenant le chiffre qui explique tout le reste.
La salle compte soixante-quatorze places. C’est petit. Et contrairement à ce qu’on imagine volontiers, ce n’est pas un choix artistique.
Pour moi, c’est une contrainte.
Une contrainte financière, très précisément. Parce que l’Âne Vert vit à plus de 95 % de sa billetterie. Les subventions existent, la Ville aide, et cette aide est appréciée. Mais elle ne fait pas le budget.
Faites le calcul avec Yves Patrick Grima.
Avec la recette de soixante-quatorze personnes, vous ne payez pas quinze personnes.
Voilà pourquoi il faut privilégier les productions peu gourmandes en moyens (nombre de comédiens sur scène et décors), mais très exigeantes en qualité. C’est indispensable afin de pérenniser l’action artistique de l’Âne Vert Théâtre, qui vient en complément de la programmation des plus grandes salles.

Photo : Âne Vert Théâtre
La contrepartie, elle, est du côté du spectateur. La salle est bien installée, l’acoustique est très bonne, les musiciens le disent. Et on a de la place pour les jambes, ce qui n’est pas si fréquent.
Il y a des théâtres où, au bout d’un quart d’heure, on change de fesses toutes les minutes.
À soixante-quatorze, il se passe autre chose aussi. Le comédien voit le public, le public voit le comédien respirer. Baptiste Bataille appelle ça une proximité. Les compagnies qui viennent d’ailleurs la remarquent.
Cent dix séances par an
Ce qu’ils font de cette petite salle mérite d’être salué.
Une saison, ici, c’est environ cent dix séances. Ramené à l’année, cela revient à une tous les trois jours, mais dans la pratique la saison tient de fin septembre à fin mai. Pour un total d’environ cinq mille cinq cents entrées.
Respect.
Une trentaine de spectacles professionnels différents chaque année. Un tiers d’entre eux sont produits sur place, par la compagnie Naphralytep, en résidence dans les murs, présidée par Marian Waddington. Les vingt autres, ils vont les chercher, à Paris, à Avignon, ailleurs en France, parfois plus loin.
Environ un cinquième des séances est consacré aux scolaires.
Et une centaine de spectateurs sont abonnés.
La saison 2026-2027 s’ouvre le 26 septembre avec un Jacques Brel et se referme fin mai avec un Chéri d’après Colette. Entre les deux, Molière, Corneille, Camus, le Peer Gynt d’Ibsen, Brassens, un concert de nouvelle année, des spectacles jeune public à Noël, et un 31 décembre qui se remplit sans que personne n’ait à lever le petit doigt.
Dans cette saison, deux rendez-vous sont à noter dès maintenant, parce qu’ils ne ressemblent à rien d’autre.
Le premier, en janvier. Les Caisses de la honte, sur Rose Valland, cette conservatrice qui répertoria en secret les œuvres d’art spoliées pendant la guerre. Sur scène, Pierrette Dupoyet, qui écrit, met en scène et joue seule tous ses spectacles depuis 1984, et qui revient au Festival off d’Avignon chaque année depuis plus de quarante ans.
Le second, en mai. Rêverie botanique avec Jean-Jacques Rousseau, joué dans la cour. Pas dans la salle. Dans la cour, sous les hibiscus, à 11h et à 16h.
Ça, aucun autre théâtre de Fontainebleau ne peut le proposer.
Trois questions à Baptiste Bataille
Vous avez commencé ici comme élève. J’avais fait un atelier avec Marie-Line quand j’étais au lycée. Je suis revenu plus tard, à l’âge adulte, parce que j’avais envie de m’y remettre. Et c’est à cette occasion qu’on m’a proposé un des premiers projets dans lequel j’ai joué.
Combien de personnes passent par les ateliers ? Entre cent soixante et cent quatre-vingts adhérents chaque année. Quinze ateliers, dont trois en anglais, animés par sept comédiens. Ça commence à cinq ans et ça ne s’arrête jamais vraiment. En juin, chaque groupe présente son travail de l’année sur la scène, ce sont les fêtes d’ateliers.
Amateur, c’est un mot qui gêne ? Pas du tout, et c’est bien pour ça qu’il est ambigu. On peut jouer toute sa vie en amateur avec un excellent niveau. Nous en avons d’excellents. La bascule vers le professionnel n’est pas une affaire de talent, c’est une affaire de statut et de nombre de représentations. Cette année, la troupe des Nouveaux Tréteaux monte Les Figurants, de Delphine de Vigan, les 7 et 8 novembre.
Le spectacle qu’il faut défendre
Je leur demande s’il y a, dans cette saison, un spectacle qu’ils conseilleraient par-dessus tous les autres.
Yves Patrick Grima refuse de choisir. Puis il retourne la question, et sa réponse est une des plus fortes que j’aie entendues cet après-midi-là.
Le spectacle à mettre en avant, c’est précisément celui qui est de qualité, mais qui n’a pas d’ingrédients dans son titre pour capter l’attention du public.
Autrement dit : le spectacle qu’il faut défendre, c’est celui dont le titre ne dit rien à personne.
Baptiste Bataille complète.
Chaque année, on a de très bons spectacles qui ont un peu moins de public parce que le titre n’est pas connu, parce que l’auteur n’est pas connu, parce que la compagnie non plus. Et c’est dommage. Il y a un vrai travail à faire pour aller bien expliquer le spectacle et donner envie aux gens de venir.
Un exemple, parmi d’autres. Ils ont fait venir une compagnie de Milan avec un spectacle en français et en italien, dansé, sur l’entraide entre générations et sur les migrations. Une production lourde à accueillir, des comédiens à héberger plusieurs nuits. Un spectacle qui méritait plus de monde qu’il n’en a eu.
Programmer Molière, tout le monde sait à quoi s’attendre. Programmer une compagnie milanaise dont personne n’a entendu parler, il faut raconter. C’est exactement là qu’un théâtre a besoin qu’on parle de lui autrement que par une affiche.
La salle, quand tout est fini
Je leur demande s’ils ont un endroit préféré ici.
Yves Patrick répond la cour, sans hésiter. Marie-Line répond la cour, et le théâtre.
Quand toutes les représentations sont terminées, on a le loisir de rentrer seul dans le théâtre. Et toutes les ondes qui sont passées se mélangent.
Il y a une âme dans cette salle.
Soixante-quatorze fauteuils, une cour, une poutre dont personne ne connaît l’âge, et cinq siècles qui commencent avec une couverture verte sur le dos d’un âne.
Soixante-quatorze fauteuils, et des soirées à vivre, des émotions à ramener chez soi.
Soixante-quatorze fauteuils.
Soixante-quatorze places.
La vôtre ?

Photo : Âne Vert Théâtre
En pratique
L’Âne Vert Théâtre, 6 rue des Sablons, 77300 Fontainebleau. Programmation et réservations sur anevert.fr. Toute la programmation à venir est reprise au fil des semaines sur la page de l’Âne Vert Théâtre sur Fontyblog, et dans l’agenda du site.
Tarifs. 21 € la place. Tarif réduit à 14 € pour les demandeurs d'emploi et les minima sociaux. Tarifs spécifiques pour les spectacles jeune public. Groupes à 17 € à partir de dix personnes.
La carte d’abonné. Vous vous engagez sur trois spectacles de la saison, réglés d’avance à 17 € chacun. La carte vous donne ensuite le tarif de 17 € sur tous les autres spectacles de l’année, sans limite.
Trois structures, un même lieu. L’Âne Vert Théâtre est la salle. La compagnie Naphralytep, professionnelle, y est en résidence et y exploite en moyenne dix spectacles par saison, dont un bon tiers de créations, les deux tiers restants étant des reprises. Les Nouveaux Tréteaux de l’Âne Vert (ntav.fr) portent les quinze ateliers de pratique. Et l’association Les Oreilles de l’Âne Vert, OrÂne (oranevert.fr), programme deux spectacles de la saison.
Théâtra’Bleau. Douze jours de festival portés ensemble par les trois structures, avec des spectacles jeune public, des promenades artistiques jouées dans la ville par les adhérents des ateliers, et une grande soirée au Théâtre municipal. Les dates de la prochaine édition ne sont pas encore arrêtées.
