Feuilleton Fontyblog
Été 2026

Il y a treize ans, je suis arrivé à Fontainebleau et j'en suis tombé amoureux. Cet attachement a fini par donner Fontyblog. Il me restait un rêve : faire vivre des histoires dans cette ville que j'aime tant. Voici donc le feuilleton de l'été — une fiction que j'ai écrite pour Fontainebleau, et pour vous qui l'aimez autant que moi.

Vous y croiserez des lieux qui existent vraiment et d'autres que j'ai inventés ; je vous laisse deviner lesquels. J'espère que cette intrigue, qui se noue dans notre sympathique petite ville, saura vous accompagner tout au long de l'été.

— Emmanuel

L'Intaille de Fontainebleau

Épisode 1 — Sénéchal


Trois semaines et demie que je suis là, et je n'ai toujours pas trouvé le bon endroit pour le balai. Hier soir, je l'avais laissé contre la porte du fond, geste de fatigue. Ce matin, en arrivant, je manque de me l'envoyer dans le menton. Ma grand-tante Léonie consignait tout dans des carnets, je le sais de ma mère. Le carnet du rangement traîne forcément dans la boutique, entre un Larousse de 1962 et un vieux Guide bleu Espagne. Je le retrouverai un jour.

Sept heures vingt. Le café passe, je relève les rideaux, je pose la pancarte “Ouvert” sur la table de présentation. Les premiers vélos passent rue des Sablons, sans hâte, en direction de la gare. Je me dis tous les matins que je vais m'installer une chaise dehors pour les regarder. Tous les matins, je rentre m'asseoir derrière le comptoir.

L'air, en juin, à sept heures, a une qualité de papier qui sort de presse. Du pli encore tiède. Mon ancien métier m'a appris à voir un trottoir comme une scène, à compter les terrasses qui se remplissent, à noter quel commerce ouvre cinq minutes avant les autres. Ici, je désapprends. Je sors le panier d'osier des livres à un euro pour les ados du lycée, je dispose une pile de poésie contemporaine que personne ne prendra mais que j'aime regarder, je verse mon premier café dans une tasse trop grande, celle de tante Léonie, à anse cassée et recollée à l'époxy. Je suis nouvelle libraire. Je commence à comprendre que je ne le suis pas encore.

À huit heures vingt, une femme entre, hésite devant la table des nouveautés, prend un Vargas, le tourne, le repose, ressort. C'est le troisième Vargas reposé cette semaine. Je ne sais pas encore si je dois reculer la pile ou l'avancer. Tante Léonie aurait su. Tante Léonie est morte en février, sans laisser d'instructions, ce qui ressemble à ce que je connais d'elle.

Camille débarque vers onze heures, en blouse, un sachet à la main et l'air d'une qui ne s'arrêtera pas longtemps.

— Sénéchal, dit-elle. Je peux pas rester. Vingt minutes, montre en main.

Elle pose le sachet sur le comptoir. Cerises. Maman a son cerisier qui croule, ajoute-t-elle. Tu vas en avoir pour la semaine.

— Je vais les manger toute seule, Camille. Ne surestime pas le temps que ça va me prendre, pas sûr que j'en laisse à Hugo.

Elle rit vite, du bout des dents. Camille est infirmière à l'hôpital de Fontainebleau, et même en pause elle a l'air de tenir tout son service à elle seule. Je verse deux cafés sans demander, parce qu'elle ne demandera pas. Elle se hisse sur le tabouret.

— T'as bonne mine, dis donc. Le grand air te va bien.

— C'est l'inquiétude de la nouvelle patronne. Je dors mal.

— Tu dormais mal à Paris aussi. Au moins ici c'est joli quand tu te réveilles.

On se sourit. Elle baisse les yeux sur sa tasse, les relève. Les rebaisse. Sa cuillère tourne deux fois trop.

— Bruno a pris cinq gardes de nuit ce mois-ci.

— Cinq.

— Cinq, oui.

Elle dit ça sans appuyer, comme on annonce la météo. Je la connais depuis le CE2, je la vois venir même quand elle ne dit rien. Elle reprend, sans me regarder :

— Léo a eu sept ans la semaine dernière. Bruno avait promis d'être là pour le gâteau. Il a appelé à dix-neuf heures pour dire qu'il était retenu. Léo n'a rien dit, c'est ça qui m'a tuée. Hier soir, en s'endormant, il m'a dit que c'était pas grave que son père soit pas là pour le dîner. C'est pas grave. T'imagines ça ?

Elle s'arrête, sourit pour me dire qu'elle ne va pas continuer, et continue.

— Je me demandais si ce serait pas plus simple de… bon.

Le “bon” tombe à plat. Elle regarde la pile à droite de la caisse, change de sujet.

— Tu as racheté ?

— Une dame de Massy a vidé la bibliothèque de son père. Six cartons. Pas tout à garder mais il y a deux ou trois pépites.

— Tu as encore le temps, toi, de regarder ces choses.

— C'est mon métier, Camille.

— Ton métier, c'est récent.

Elle dit ça gentiment, mais elle pense ce qu'elle dit. Elle hoche la tête, boit son café trop chaud, repose la tasse.

— Bon, j'y vais. Je suis de quatorze à vingt-deux ce soir.

Elle se lève, prend cinq cerises pour la route, m'embrasse en vitesse et part en courant.

Je rince les deux tasses. Au fond de la sienne, le sucre s'est déposé en couche. Camille avait sucré son café ce matin. Elle qui ne sucre jamais son café.

La pile de la dame de Massy occupe la moitié de la table. Ça va me prendre la semaine. Je trie en début d'après-midi, café froid à portée, crayon dans le chignon. La règle est simple. La gauche, le neuf déguisé, à remettre en rayon avec un prix de seconde main. Le centre, le patrimoine, qui rejoindra le fonds. La droite, l'invendable, à laisser en libre service dans le bac sur le trottoir.

Au troisième carton, je marque une pause. Le café est froid, je le réchauffe, je passe au fonds personnel de Léonie, sur l'étagère du mur. Deux cents volumes que je catalogue par paquets de dix depuis trois semaines. J'en tire un Mérimée relié, format moyen, demi-chagrin vert, dos passé. La page de garde est annotée à l'encre noire de Léonie. Pas de tampon, pas de prix au crayon. Le fonds personnel ne se mélangeait pas au stock. Je commence à le comprendre.

Je l'ouvre, par réflexe d'archiviste qui regarde où ça craque. Page cent quatre, une feuille pliée en quatre. Papier épais, vergé, vieux d'une dizaine d'années peut-être. L'écriture de Léonie, hâtive cette fois. Pas la calligraphie soignée des dédicaces. Une note de travail.

Cornaline, profil à dextre, dix-huit sur quatorze millimètres, monture or jaune piqué grain d'orge, signature grecque deux caractères angles bas, état frais. Musée Napoléon Premier, vitrine 12. Sur la même ligne, plus serré, comme rajouté après coup : à vérifier, ne pas.

Le “ne pas” reste suspendu. Pas de virgule, pas de suite. Léonie écrivait beaucoup, classait peu, finissait rarement, paraît-il. Je n'ai jamais eu de conversation suivie avec elle. Trois ou quatre déjeuners de famille, espacés, gentils, brefs. Elle me disait, à chaque fois : Iris, vous me ressemblez en plus tendue. Et je riais.

Je relis. Léonie a vu l'objet dans sa vitrine, elle l'a noté avec précision, elle a écrit en bas qu'il fallait vérifier quelque chose. Et ne pas faire quelque chose d'autre. Sans dire quoi.

Je replie la feuille. Je la pose dans le tiroir du comptoir, sous les enveloppes de la veille. Je rangerai mieux ce soir. Une note glissée dans un Mérimée, ça n'est pas, en soi, une affaire.

Hugo arrive à trois heures moins le quart, chargé d'un sac trop grand pour son dos. Il l'écrase sous le comptoir, sort un classeur qu'il pose dans le coin café.

— Je te préviens, j'ai cours de droit public à dix-neuf heures. Si tu veux que je ferme, faut que je file à dix-huit.

— Tu files à dix-huit. Je reste un peu derrière.

Il hoche la tête, prend un livre dans la pile centrale, le repose, en prend un autre. Il a une façon de toucher les livres comme s'il les rendait à eux-mêmes. C'est un détail que j'ai mis dix jours à voir.

— T'as bossé ton oral hier soir ?

— J'ai dormi sur mes fiches. Si je rate l'oral, je dirai à la prof que c'est ta faute.

— Très bien. Je dirai à la prof que tu confonds Tocqueville et Talleyrand.

— Ha ha.

Il rit, sincère, dévoile une dent du fond.

— T'as eu Madame Vilars, ce matin ?

— Madame Vilars ?

— La dame de la rue Royale, elle vient le mardi à dix heures, deux Modiano, jamais le même. Elle a un Modiano à acheter avant la fin du printemps, c'est ce qu'elle m'a dit la semaine dernière.

— Pas vue.

Je note. Le mardi, à dix heures, Madame Vilars, deux Modiano. L'Institut d'études politiques de Fontainebleau, Sciences Po comme disent les gens du coin, est à deux pas. Il lui a appris à classer, mais il classait déjà, je crois.

J'aime fermer derrière Hugo. Vérifier les rayons, redresser une étagère, ranger les enveloppes de la veille avec la note pliée, que je glisse plus profond, sans réfléchir. À dix-neuf heures, je tire le rideau, je tourne la clé. Dehors, l'air a tiédi. La rue des Sablons respire, vidée de ses derniers passants, comme toutes les rues qu'on a rendues aux piétons et que les voitures ont oubliées.

C'est au bout de la rue, vers la place, que je la reconnais. Elle sort d'une porte cochère, une de ces grandes portes d'immeuble qu'on ne remarque jamais, et s'arrête sur le pas pour téléphoner. Le manteau d'abord. Une coupe nette, taillée pour ailleurs, un rien trop habillée pour une rue de Fontainebleau en juin. Puis le profil, qui se tourne à moitié, le téléphone posé à plat dans la paume ouverte, tournée vers le ciel, retenu du pouce, de l'index et du majeur, ce geste que personne ne fait sauf elle.

Au-dessus de la porte, une enseigne sobre, du genre espace de travail partagé, bureaux à l'heure ou au mois. Je connais ces endroits. On n'en sort pas par hasard. On y loue une place, on y revient, on s'y installe. Mon œil enregistre tout ça par vieux réflexe de l'ancien métier, avant même que j'aie décidé d'y faire attention.

Je m'arrête. Elle ne me voit pas. Elle range son téléphone et tourne au coin de la rue de la Paroisse.

Ce soir, je ne rentre pas par la place.

À suivre…

© 2026 Emmanuel Parrou / Fontyblog — Tous droits réservés.

Ne ratez pas la suite

Le chapitre 2 paraît vendredi. Recevez chaque nouvel épisode directement dans votre boîte mail.

Ce feuilleton de l'été vous plaît ?

Soutenez Fontyblog : suivez-nous et faites passer l'histoire autour de vous.

Formulaire de contact (#6)

💬 Merci de vouloir contribuer à Fontyblog !

Vous pouvez ici :
• proposer un établissement,
• signaler un événement,
• demander une correction ou
• simplement nous poser une question.

ℹ️ Pour l’instant, seuls les lieux et événements situés à Fontainebleau ou Avon peuvent être intégrés.

Pouvez-vous nous dire ce que vous souhaitez faire ?

Vous gérez ce lieu ?

Note: C’est avec plaisir que nous pouvons vous donner le contrôle de votre fiche d’établissement. C’est gratuit, mais pour nous assurer que c’est bien vous, merci de compléter les informations ci-dessous.

Claim owner form NEW