{"id":11747,"date":"2026-06-09T18:14:11","date_gmt":"2026-06-09T16:14:11","guid":{"rendered":"https:\/\/fontyblog.fr\/fr\/?page_id=11747"},"modified":"2026-07-10T11:13:52","modified_gmt":"2026-07-10T09:13:52","slug":"feuilleton-ete-2026","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/fontyblog.fr\/fr\/feuilleton-ete-2026\/","title":{"rendered":"L&#8217;Intaille de Fontainebleau \u2014 Le feuilleton de l&#8217;\u00e9t\u00e9 2026"},"content":{"rendered":"<div class=\"fyblog-feuilleton\">\n<div class=\"fy-masthead\" style=\"text-align:center;margin:4px 0 32px;\">\n<div style=\"font-size:30px;line-height:1.05;color:#19514D;font-weight:800;letter-spacing:1px;text-transform:uppercase;\">Feuilleton Fontyblog<\/div>\n<div style=\"font-size:15px;letter-spacing:4px;text-transform:uppercase;color:#226D68;font-weight:600;margin-top:8px;\">\u00c9t\u00e9 2026<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"fy-banner\"><img fetchpriority=\"high\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/fontyblog.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/06\/feuilleton-banniere-intaille.png\" alt=\"L'Intaille de Fontainebleau \u2014 Le feuilleton de votre \u00e9t\u00e9 \u00e0 Fontainebleau\" width=\"1200\" height=\"520\"><\/div>\n<h1 class=\"fy-serie fy-h1-sr\">L&#8217;Intaille de Fontainebleau<\/h1>\n<div class=\"fy-accordion\">\n<details class=\"fy-ep\">\n<summary><span class=\"fy-ep-num\">\u00c9pisode 1<\/span><span class=\"fy-ep-title\">S\u00e9n\u00e9chal<\/span><\/summary>\n<div class=\"fy-body\">\n<p>Trois semaines et demie que je suis l\u00e0, et je n&#8217;ai toujours pas trouv\u00e9 le bon endroit pour le balai. Hier soir, je l&#8217;avais laiss\u00e9 contre la porte du fond, geste de fatigue. Ce matin, en arrivant, je manque de me l&#8217;envoyer dans le menton. Ma grand-tante L\u00e9onie consignait tout dans des carnets, je le sais de ma m\u00e8re. Le carnet du rangement tra\u00eene forc\u00e9ment dans la boutique, entre un Larousse de 1962 et un vieux Guide bleu Espagne. Je le retrouverai un jour.<\/p>\n<p>Sept heures vingt. Le caf\u00e9 passe, je rel\u00e8ve les rideaux, je pose la pancarte &#8220;Ouvert&#8221; sur la table de pr\u00e9sentation. Les premiers v\u00e9los passent rue des Sablons, sans h\u00e2te, en direction de la gare. Je me dis tous les matins que je vais m&#8217;installer une chaise dehors pour les regarder. Tous les matins, je rentre m&#8217;asseoir derri\u00e8re le comptoir.<\/p>\n<p>L&#8217;air, en juin, \u00e0 sept heures, a une qualit\u00e9 de papier qui sort de presse. Du pli encore ti\u00e8de. Mon ancien m\u00e9tier m&#8217;a appris \u00e0 voir un trottoir comme une sc\u00e8ne, \u00e0 compter les terrasses qui se remplissent, \u00e0 noter quel commerce ouvre cinq minutes avant les autres. Ici, je d\u00e9sapprends. Je sors le panier d&#8217;osier des livres \u00e0 un euro pour les ados du lyc\u00e9e, je dispose une pile de po\u00e9sie contemporaine que personne ne prendra mais que j&#8217;aime regarder, je verse mon premier caf\u00e9 dans une tasse trop grande, celle de tante L\u00e9onie, \u00e0 anse cass\u00e9e et recoll\u00e9e \u00e0 l&#8217;\u00e9poxy. Je suis nouvelle libraire. Je commence \u00e0 comprendre que je ne le suis pas encore.<\/p>\n<p>\u00c0 huit heures vingt, une femme entre, h\u00e9site devant la table des nouveaut\u00e9s, prend un Vargas, le tourne, le repose, ressort. C&#8217;est le troisi\u00e8me Vargas repos\u00e9 cette semaine. Je ne sais pas encore si je dois reculer la pile ou l&#8217;avancer. Tante L\u00e9onie aurait su. Tante L\u00e9onie est morte en f\u00e9vrier, sans laisser d&#8217;instructions, ce qui ressemble \u00e0 ce que je connais d&#8217;elle.<\/p>\n<p>Camille d\u00e9barque vers onze heures, en blouse, un sachet \u00e0 la main et l&#8217;air d&#8217;une qui ne s&#8217;arr\u00eatera pas longtemps.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 S\u00e9n\u00e9chal, dit-elle. Je peux pas rester. Vingt minutes, montre en main.<\/p>\n<p>Elle pose le sachet sur le comptoir. Cerises. Maman a son cerisier qui croule, ajoute-t-elle. Tu vas en avoir pour la semaine.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Je vais les manger toute seule, Camille. Ne surestime pas le temps que \u00e7a va me prendre, pas s\u00fbr que j&#8217;en laisse \u00e0 Hugo.<\/p>\n<p>Elle rit vite, du bout des dents. Camille est infirmi\u00e8re \u00e0 l&#8217;h\u00f4pital de Fontainebleau, et m\u00eame en pause elle a l&#8217;air de tenir tout son service \u00e0 elle seule. Je verse deux caf\u00e9s sans demander, parce qu&#8217;elle ne demandera pas. Elle se hisse sur le tabouret.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 T&#8217;as bonne mine, dis donc. Le grand air te va bien.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 C&#8217;est l&#8217;inqui\u00e9tude de la nouvelle patronne. Je dors mal.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Tu dormais mal \u00e0 Paris aussi. Au moins ici c&#8217;est joli quand tu te r\u00e9veilles.<\/p>\n<p>On se sourit. Elle baisse les yeux sur sa tasse, les rel\u00e8ve. Les rebaisse. Sa cuill\u00e8re tourne deux fois trop.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Bruno a pris cinq gardes de nuit ce mois-ci.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Cinq.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Cinq, oui.<\/p>\n<p>Elle dit \u00e7a sans appuyer, comme on annonce la m\u00e9t\u00e9o. Je la connais depuis le CE2, je la vois venir m\u00eame quand elle ne dit rien. Elle reprend, sans me regarder :<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 L\u00e9o a eu sept ans la semaine derni\u00e8re. Bruno avait promis d&#8217;\u00eatre l\u00e0 pour le g\u00e2teau. Il a appel\u00e9 \u00e0 dix-neuf heures pour dire qu&#8217;il \u00e9tait retenu. L\u00e9o n&#8217;a rien dit, c&#8217;est \u00e7a qui m&#8217;a tu\u00e9e. Hier soir, en s&#8217;endormant, il m&#8217;a dit que c&#8217;\u00e9tait pas grave que son p\u00e8re soit pas l\u00e0 pour le d\u00eener. C&#8217;est pas grave. T&#8217;imagines \u00e7a ?<\/p>\n<p>Elle s&#8217;arr\u00eate, sourit pour me dire qu&#8217;elle ne va pas continuer, et continue.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Je me demandais si ce serait pas plus simple de&#8230; bon.<\/p>\n<p>Le &#8220;bon&#8221; tombe \u00e0 plat. Elle regarde la pile \u00e0 droite de la caisse, change de sujet.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Tu as rachet\u00e9 ?<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Une dame de Massy a vid\u00e9 la biblioth\u00e8que de son p\u00e8re. Six cartons. Pas tout \u00e0 garder mais il y a deux ou trois p\u00e9pites.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Tu as encore le temps, toi, de regarder ces choses.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 C&#8217;est mon m\u00e9tier, Camille.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Ton m\u00e9tier, c&#8217;est r\u00e9cent.<\/p>\n<p>Elle dit \u00e7a gentiment, mais elle pense ce qu&#8217;elle dit. Elle hoche la t\u00eate, boit son caf\u00e9 trop chaud, repose la tasse.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Bon, j&#8217;y vais. Je suis de quatorze \u00e0 vingt-deux ce soir.<\/p>\n<p>Elle se l\u00e8ve, prend cinq cerises pour la route, m&#8217;embrasse en vitesse et part en courant.<\/p>\n<p>Je rince les deux tasses. Au fond de la sienne, le sucre s&#8217;est d\u00e9pos\u00e9 en couche. Camille avait sucr\u00e9 son caf\u00e9 ce matin. Elle qui ne sucre jamais son caf\u00e9.<\/p>\n<p>La pile de la dame de Massy occupe la moiti\u00e9 de la table. \u00c7a va me prendre la semaine. Je trie en d\u00e9but d&#8217;apr\u00e8s-midi, caf\u00e9 froid \u00e0 port\u00e9e, crayon dans le chignon. La r\u00e8gle est simple. La gauche, le neuf d\u00e9guis\u00e9, \u00e0 remettre en rayon avec un prix de seconde main. Le centre, le patrimoine, qui rejoindra le fonds. La droite, l&#8217;invendable, \u00e0 laisser en libre service dans le bac sur le trottoir.<\/p>\n<p>Au troisi\u00e8me carton, je marque une pause. Le caf\u00e9 est froid, je le r\u00e9chauffe, je passe au fonds personnel de L\u00e9onie, sur l&#8217;\u00e9tag\u00e8re du mur. Deux cents volumes que je catalogue par paquets de dix depuis trois semaines. J&#8217;en tire un M\u00e9rim\u00e9e reli\u00e9, format moyen, demi-chagrin vert, dos pass\u00e9. La page de garde est annot\u00e9e \u00e0 l&#8217;encre noire de L\u00e9onie. Pas de tampon, pas de prix au crayon. Le fonds personnel ne se m\u00e9langeait pas au stock. Je commence \u00e0 le comprendre.<\/p>\n<p>Je l&#8217;ouvre, par r\u00e9flexe d&#8217;archiviste qui regarde o\u00f9 \u00e7a craque. Page cent quatre, une feuille pli\u00e9e en quatre. Papier \u00e9pais, verg\u00e9, vieux d&#8217;une dizaine d&#8217;ann\u00e9es peut-\u00eatre. L&#8217;\u00e9criture de L\u00e9onie, h\u00e2tive cette fois. Pas la calligraphie soign\u00e9e des d\u00e9dicaces. Une note de travail.<\/p>\n<p>Cornaline, profil \u00e0 dextre, dix-huit sur quatorze millim\u00e8tres, monture or jaune piqu\u00e9 grain d&#8217;orge, signature grecque deux caract\u00e8res angles bas, \u00e9tat frais. Mus\u00e9e Napol\u00e9on Premier, vitrine 12. Sur la m\u00eame ligne, plus serr\u00e9, comme rajout\u00e9 apr\u00e8s coup : \u00e0 v\u00e9rifier, ne pas.<\/p>\n<p>Le &#8220;ne pas&#8221; reste suspendu. Pas de virgule, pas de suite. L\u00e9onie \u00e9crivait beaucoup, classait peu, finissait rarement, para\u00eet-il. Je n&#8217;ai jamais eu de conversation suivie avec elle. Trois ou quatre d\u00e9jeuners de famille, espac\u00e9s, gentils, brefs. Elle me disait, \u00e0 chaque fois : Iris, vous me ressemblez en plus tendue. Et je riais.<\/p>\n<p>Je relis. L\u00e9onie a vu l&#8217;objet dans sa vitrine, elle l&#8217;a not\u00e9 avec pr\u00e9cision, elle a \u00e9crit en bas qu&#8217;il fallait v\u00e9rifier quelque chose. Et ne pas faire quelque chose d&#8217;autre. Sans dire quoi.<\/p>\n<p>Je replie la feuille. Je la pose dans le tiroir du comptoir, sous les enveloppes de la veille. Je rangerai mieux ce soir. Une note gliss\u00e9e dans un M\u00e9rim\u00e9e, \u00e7a n&#8217;est pas, en soi, une affaire.<\/p>\n<p>Hugo arrive \u00e0 trois heures moins le quart, charg\u00e9 d&#8217;un sac trop grand pour son dos. Il l&#8217;\u00e9crase sous le comptoir, sort un classeur qu&#8217;il pose dans le coin caf\u00e9.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Je te pr\u00e9viens, j&#8217;ai cours de droit public \u00e0 dix-neuf heures. Si tu veux que je ferme, faut que je file \u00e0 dix-huit.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Tu files \u00e0 dix-huit. Je reste un peu derri\u00e8re.<\/p>\n<p>Il hoche la t\u00eate, prend un livre dans la pile centrale, le repose, en prend un autre. Il a une fa\u00e7on de toucher les livres comme s&#8217;il les rendait \u00e0 eux-m\u00eames. C&#8217;est un d\u00e9tail que j&#8217;ai mis dix jours \u00e0 voir.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 T&#8217;as boss\u00e9 ton oral hier soir ?<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 J&#8217;ai dormi sur mes fiches. Si je rate l&#8217;oral, je dirai \u00e0 la prof que c&#8217;est ta faute.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Tr\u00e8s bien. Je dirai \u00e0 la prof que tu confonds Tocqueville et Talleyrand.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Ha ha.<\/p>\n<p>Il rit, sinc\u00e8re, d\u00e9voile une dent du fond.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 T&#8217;as eu Madame Vilars, ce matin ?<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Madame Vilars ?<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 La dame de la rue Royale, elle vient le mardi \u00e0 dix heures, deux Modiano, jamais le m\u00eame. Elle a un Modiano \u00e0 acheter avant la fin du printemps, c&#8217;est ce qu&#8217;elle m&#8217;a dit la semaine derni\u00e8re.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Pas vue.<\/p>\n<p>Je note. Le mardi, \u00e0 dix heures, Madame Vilars, deux Modiano. L&#8217;Institut d&#8217;\u00e9tudes politiques de Fontainebleau, Sciences Po comme disent les gens du coin, est \u00e0 deux pas. Il lui a appris \u00e0 classer, mais il classait d\u00e9j\u00e0, je crois.<\/p>\n<p>J&#8217;aime fermer derri\u00e8re Hugo. V\u00e9rifier les rayons, redresser une \u00e9tag\u00e8re, ranger les enveloppes de la veille avec la note pli\u00e9e, que je glisse plus profond, sans r\u00e9fl\u00e9chir. \u00c0 dix-neuf heures, je tire le rideau, je tourne la cl\u00e9. Dehors, l&#8217;air a ti\u00e9di. La rue des Sablons respire, vid\u00e9e de ses derniers passants, comme toutes les rues qu&#8217;on a rendues aux pi\u00e9tons et que les voitures ont oubli\u00e9es.<\/p>\n<p>C&#8217;est au bout de la rue, vers la place, que je la reconnais. Elle sort d&#8217;une porte coch\u00e8re, une de ces grandes portes d&#8217;immeuble qu&#8217;on ne remarque jamais, et s&#8217;arr\u00eate sur le pas pour t\u00e9l\u00e9phoner. Le manteau d&#8217;abord. Une coupe nette, taill\u00e9e pour ailleurs, un rien trop habill\u00e9e pour une rue de Fontainebleau en juin. Puis le profil, qui se tourne \u00e0 moiti\u00e9, le t\u00e9l\u00e9phone pos\u00e9 \u00e0 plat dans la paume ouverte, tourn\u00e9e vers le ciel, retenu du pouce, de l&#8217;index et du majeur, ce geste que personne ne fait sauf elle.<\/p>\n<p>Au-dessus de la porte, une enseigne sobre, du genre espace de travail partag\u00e9, bureaux \u00e0 l&#8217;heure ou au mois. Je connais ces endroits. On n&#8217;en sort pas par hasard. On y loue une place, on y revient, on s&#8217;y installe. Mon \u0153il enregistre tout \u00e7a par vieux r\u00e9flexe, avant m\u00eame que j&#8217;aie d\u00e9cid\u00e9 d&#8217;y faire attention.<\/p>\n<p>Je m&#8217;arr\u00eate. Elle ne me voit pas. Elle range son t\u00e9l\u00e9phone et tourne au coin de la rue de la Paroisse.<\/p>\n<p>Ce soir, je ne rentre pas par la place.<\/p>\n<\/div>\n<\/details>\n<details class=\"fy-ep\">\n<summary><span class=\"fy-ep-num\">\u00c9pisode 2<\/span><span class=\"fy-ep-title\">Le nom<\/span><\/summary>\n<div class=\"fy-body\">\n<p>Mercredi, sept heures dix. Je n&#8217;ai pas mieux dormi que la veille, sauf que cette fois je connais la raison, et je passe une partie de la nuit \u00e0 me convaincre que je ne la connais pas.<\/p>\n<p>Le manteau. C&#8217;est le manteau qui m&#8217;a fait \u00e7a. Une coupe nette, chic, juste un peu trop habill\u00e9e pour une rue de Fontainebleau en juin. Mais des manteaux comme celui-l\u00e0, il en descend dix par train \u00e0 la gare, c&#8217;est m\u00eame pour \u00e7a que les gens viennent ici, pour porter Paris dans un d\u00e9cor qui leur pardonne. Et le t\u00e9l\u00e9phone pos\u00e9 \u00e0 plat dans la paume ouverte, tourn\u00e9e vers le ciel, retenu du pouce, de l&#8217;index et du majeur, ce geste-l\u00e0, je l&#8217;ai vu mille fois. On finit par croire qu&#8217;un tic appartient \u00e0 quelqu&#8217;un. C&#8217;est faux. Les tics circulent comme les manteaux.<\/p>\n<p>Je rel\u00e8ve les rideaux. Je pose la pancarte sur la table de pr\u00e9sentation. Hier soir, je suis rentr\u00e9e par l&#8217;autre chemin, la rue des Bouchers et la rue de la Corne, le tour long qui \u00e9vite la place. Ce matin, je ne t\u00e9l\u00e9phone pas. Il y a, dans mon ancien r\u00e9pertoire, un num\u00e9ro \u00e0 composer pour savoir en trois mots si elle est \u00e0 Paris cette semaine ou si elle est ailleurs. Apr\u00e8s, appeler, ce serait reconna\u00eetre que je l&#8217;ai vue&#8230; Mon pouce h\u00e9site au-dessus du t\u00e9l\u00e9phone. Je range le t\u00e9l\u00e9phone sous la caisse, \u00e9cran contre le bois.<\/p>\n<p>Voil\u00e0. C&#8217;\u00e9tait un manteau.<\/p>\n<p>\u00c0 neuf heures, Monique pousse la porte sans la l\u00e2cher, une main sur le battant, l&#8217;autre tenant deux gobelets.<\/p>\n<p>Monique tient le caf\u00e9-tabac d&#8217;\u00e0 c\u00f4t\u00e9, celui dont l&#8217;enseigne grince quand il y a du vent d&#8217;est. En trois semaines, j&#8217;ai compris que sa boutique et la mienne partagent un mur, une goutti\u00e8re et toutes les nouvelles de la rue des Sablons. Elle pose un gobelet sur mon comptoir, garde l&#8217;autre.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Je vous ai fait un allong\u00e9. Vous, vous buvez serr\u00e9, \u00e7a se voit tout de suite. Votre tante buvait serr\u00e9 aussi, et voil\u00e0&#8230;<\/p>\n<p>Elle ne finit pas la phrase, ce qui, chez Monique, est une figure de style. L\u00e9onie est morte d&#8217;un c\u0153ur qui s&#8217;est arr\u00eat\u00e9 un dimanche, le caf\u00e9 n&#8217;y est pour rien, mais Monique a une th\u00e9orie sur tout et elle aime le faire savoir.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Votre cousine de Bourgogne, demande-t-elle, elle a fini par d\u00e9m\u00e9nager ?<\/p>\n<p>Ma cousine de l&#8217;Yonne. Je l&#8217;ai cit\u00e9e une fois, en passant, il y a quinze jours. Monique range les gens dans des cases et n&#8217;en oublie aucune.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Elle cherche encore, je dis.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 \u00c7a cherche, \u00e7a cherche. Tenez, hier, deux Parisiens qui voulaient une long\u00e8re avec des poutres, la fibre et du r\u00e9seau. Je leur ai dit, les poutres on les a, le reste vous l&#8217;amenez.<\/p>\n<p>Elle rit toute seule de sa r\u00e9plique, contente d&#8217;elle, puis balaie la boutique du regard, la pile sur la table, le panier d&#8217;osier.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Vous devriez mettre les romans pr\u00e8s de la porte, dit-elle. Les gens entrent pour un roman, ils repartent avec un roman. Votre tante mettait la po\u00e9sie devant. Personne n&#8217;entre pour de la po\u00e9sie.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Moi, je l&#8217;aime bien, en entrant.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 \u00c7a, c&#8217;est vous.<\/p>\n<p>Elle hoche la t\u00eate devant un chantier qu&#8217;elle approuve \u00e0 moiti\u00e9, puis elle repart, gobelet en main, et lance depuis la porte :<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Une dame est pass\u00e9e hier soir, apr\u00e8s votre fermeture. Elle a regard\u00e9 votre vitrine un bon moment. Pas d&#8217;ici. Bonne journ\u00e9e, Iris.<\/p>\n<p>La porte se referme. Pas d&#8217;ici. \u00c0 Fontainebleau, ce n&#8217;est pas un renseignement, c&#8217;est la moiti\u00e9 de la client\u00e8le.<\/p>\n<p>Une dame devant ma vitrine, un soir, apr\u00e8s la fermeture. Pas de quoi se faire un film. Je me le r\u00e9p\u00e8te, et je sais en m\u00eame temps que je suis en train de m&#8217;en faire un, avec un manteau, une porte coch\u00e8re et un horaire.<\/p>\n<p>L\u00e0 d&#8217;o\u00f9 je viens, on ne posait jamais une question dont on ne savait pas d\u00e9j\u00e0 ce qu&#8217;on ferait de la r\u00e9ponse. Elle, c&#8217;\u00e9tait sa sp\u00e9cialit\u00e9. La question douce, l&#8217;air de rien, et le pi\u00e8ge d\u00e9j\u00e0 referm\u00e9 pendant qu&#8217;on cherche encore ses mots. Si j&#8217;appelle ce matin pour la chercher, c&#8217;est elle qui gagne, \u00e0 distance, sans le savoir. Je pr\u00e9f\u00e8re croire \u00e0 un manteau.<\/p>\n<p>Le sc\u00e9nario, je le connais pour l&#8217;avoir v\u00e9cu. On m&#8217;a expliqu\u00e9 un matin, avec des mots choisis, que mon poste \u00e9voluait, que c&#8217;\u00e9tait une chance. J&#8217;ai hoch\u00e9 la t\u00eate, parce que je n&#8217;oublierai jamais ce sourire pendant qu&#8217;on vous d\u00e9place, d&#8217;un coup de crayon dans l&#8217;organigramme, d&#8217;une note gribouill\u00e9e sur un tableau Excel imprim\u00e9 \u00e0 la va-vite. J&#8217;ai mis trois mois \u00e0 comprendre qui avait tenu le crayon. Et le crayon, peut-\u00eatre, ce matin, remonte une rue de Fontainebleau, le t\u00e9l\u00e9phone \u00e0 la main, la paume vers le ciel.<\/p>\n<p>Ou peut-\u00eatre pas. Peut-\u00eatre que je pr\u00eate \u00e0 une passante la silhouette de la seule personne que je ne veux pas voir ici. Je me ressers du caf\u00e9. Il a refroidi. Tant pis pour le caf\u00e9.<\/p>\n<p>La dame arrive \u00e0 onze heures pass\u00e9es. Je la reconnais avant qu&#8217;elle parle, \u00e0 sa fa\u00e7on de tenir la porte ouverte une seconde de trop, comme on h\u00e9site \u00e0 entrer dans une pi\u00e8ce o\u00f9 l&#8217;on a laiss\u00e9 quelque chose. C&#8217;est la dame de Massy. Six cartons, la biblioth\u00e8que de son p\u00e8re, vid\u00e9e un samedi. Ce jour-l\u00e0, elle avait encaiss\u00e9 sans compter les billets et \u00e9tait repartie sans retirer ses lunettes de soleil, press\u00e9e d&#8217;en finir. Aujourd&#8217;hui, elle a retir\u00e9 ses lunettes, et elle a tout son temps.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Je me demandais, dit-elle. Les livres de mon p\u00e8re. Vous les avez encore ?<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 En partie. J&#8217;ai tri\u00e9. Le reste est l\u00e0.<\/p>\n<p>Je montre la table. Elle ne s&#8217;en approche pas, elle regarde les piles de loin, comme on regarde la photo de quelqu&#8217;un qu&#8217;on n&#8217;a pas envie de revoir de pr\u00e8s.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Mon p\u00e8re glissait des choses dans ses livres, dit-elle. Des feuilles. Il notait, il pliait, il oubliait. On a retrouv\u00e9 une liste de courses dans un Montaigne.<\/p>\n<p>Elle dit \u00e7a en regardant non pas moi, mais le mur derri\u00e8re moi, l\u00e0 o\u00f9 court l&#8217;\u00e9tag\u00e8re du fonds de L\u00e9onie. Une seconde, \u00e0 peine. Mais j&#8217;ai appris \u00e0 reconna\u00eetre une phrase qui a l&#8217;air de venir au hasard mais qui a \u00e9t\u00e9 pes\u00e9e. Le d\u00e9tail vrai, la liste de courses, pos\u00e9 l\u00e0 pour rendre vrai le reste. Et un regard qui vise par-dessus mon \u00e9paule pendant qu&#8217;on me parle d&#8217;autre chose.<\/p>\n<p>Elle sourit, et le sourire ne tient pas.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Si je tombe sur des feuilles, je les mets de c\u00f4t\u00e9, je dis. Je le fais pour tout le monde.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Vous en avez trouv\u00e9 ?<\/p>\n<p>La question vient vite, plus nette que tout ce qu&#8217;elle a dit jusque-l\u00e0. Je pense \u00e0 la note de L\u00e9onie, pli\u00e9e dans le tiroir. Mais cette feuille ne vient pas de Massy. Elle vient du fonds de ma grand-tante, d&#8217;un M\u00e9rim\u00e9e qui n&#8217;a jamais quitt\u00e9 cette boutique.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Pas dans vos cartons, je dis. Pas encore.<\/p>\n<p>Elle me regarde une seconde de trop, elle aussi.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Non, dit-elle. Non, bien s\u00fbr.<\/p>\n<p>Elle laisse passer un temps, puis, du m\u00eame ton l\u00e9ger :<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Elle notait tout, votre tante. Dans les marges, sur des fiches. Elle vous a laiss\u00e9 ses carnets ?<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Je range encore, je dis. On trouve des choses chaque jour.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 On trouve toujours.<\/p>\n<p>Elle fait quelques pas. Pas vers la table o\u00f9 dorment les livres de son p\u00e8re. Vers le mur, vers l&#8217;\u00e9tag\u00e8re du fonds personnel, celle o\u00f9 dormait le M\u00e9rim\u00e9e. Elle s&#8217;arr\u00eate devant, les mains derri\u00e8re le dos, sans rien toucher.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 C&#8217;est beau, ce que votre tante a gard\u00e9 l\u00e0, dit-elle.<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai jamais dit que cette \u00e9tag\u00e8re \u00e9tait \u00e0 part. Rien n&#8217;y porte de prix, rien n&#8217;y porte de tampon, et il faut conna\u00eetre la maison pour le savoir.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Vous connaissiez L\u00e9onie, je dis.<\/p>\n<p>Ce n&#8217;est pas une question. Elle se tourne, et pour la premi\u00e8re fois elle me regarde vraiment, longtemps, comme on \u00e9value ce que l&#8217;autre a d\u00e9j\u00e0 compris.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Tout le monde connaissait votre tante, dit-elle. C&#8217;\u00e9tait une libraire.<\/p>\n<p>Elle reprend son sac et se dirige vers la porte.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Je repasserai pour les feuilles, dit-elle. S&#8217;il y en a.<\/p>\n<p>Sur le seuil, dos d\u00e9j\u00e0 tourn\u00e9, elle ajoute :<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Vous lui ressemblez, \u00e0 votre tante. C&#8217;est dr\u00f4le.<\/p>\n<p>Et elle est dehors avant que je trouve quoi r\u00e9pondre.<\/p>\n<p>La porte se ferme dans un petit cliquetis, et c&#8217;est seulement l\u00e0 que les choses se rangent, avec le retard habituel. Elle n&#8217;a pas regard\u00e9 une seule fois les cartons de son p\u00e8re. Elle est venue pour le mur, pour l&#8217;\u00e9tag\u00e8re de L\u00e9onie. Le reste \u00e9tait de la conversation de circonstance, pour donner le change, quand on veut noyer le poisson.<\/p>\n<p>J&#8217;ouvre le carnet o\u00f9 je note qui rach\u00e8te, qui d\u00e9pose, qui reviendra. \u00c0 la ligne du premier jour, \u00e0 la place du nom, j&#8217;avais \u00e9crit Massy, suivi d&#8217;un blanc, comme on laisse une place \u00e0 quelqu&#8217;un qui finira bien par arriver. Trois semaines que la place attend, et ce matin je comprends que ce n&#8217;est pas un oubli de ma part. C&#8217;est elle qui ne l&#8217;a jamais donn\u00e9. On donne une ville pour ne pas donner un nom, comme on parle d&#8217;un p\u00e8re et de ses livres pour ne pas parler d&#8217;une \u00e9tag\u00e8re et d&#8217;une morte.<\/p>\n<p>La ligne reste blanche \u00e0 l&#8217;endroit du nom. Je referme le carnet. Demain, soit je descends sur la place voir si le manteau y repasse, soit j&#8217;\u00e9cris un nom sur cette ligne. Ce soir, je ne sais m\u00eame pas lequel des deux me fait le plus peur.<\/p>\n<\/div>\n<\/details>\n<details class=\"fy-ep\">\n<summary><span class=\"fy-ep-num\">\u00c9pisode 3<\/span><span class=\"fy-ep-title\">L&#8217;habitu\u00e9<\/span><\/summary>\n<div class=\"fy-body\">\n<p>Jeudi, huit heures. Hier soir, je m&#8217;\u00e9tais promis deux choses pour ce matin, et je n&#8217;en ferai aucune.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re, c&#8217;\u00e9tait de descendre jusqu&#8217;\u00e0 la place au cas o\u00f9 un certain manteau y repasserait. La seconde, d&#8217;\u00e9crire enfin un nom sur la ligne rest\u00e9e blanche de mon carnet, \u00e0 la place de cette dame qui a vid\u00e9 six cartons chez son p\u00e8re et ne m&#8217;a jamais donn\u00e9 le sien. Deux dettes que je me suis faites \u00e0 moi-m\u00eame. Je sais d\u00e9j\u00e0 que je vais les reporter, comme je reporte d&#8217;huiler le gond de la porte du fond depuis trois semaines.<\/p>\n<p>L&#8217;air, \u00e0 huit heures, en juin, sent le pain de la boulangerie voisine et un peu la pierre mouill\u00e9e du matin. Je fais ce que je fais d\u00e9sormais tous les jours. Le caf\u00e9 passe, je rel\u00e8ve les rideaux, je pose la pancarte sur la table de pr\u00e9sentation. Puis, sans l&#8217;avoir d\u00e9cid\u00e9, j&#8217;ouvre le tiroir du comptoir, je soul\u00e8ve les enveloppes de la veille, et je v\u00e9rifie que la feuille pli\u00e9e est toujours l\u00e0. La note de tante L\u00e9onie. Cornaline, vitrine 12, \u00e0 v\u00e9rifier, ne pas. Je la touche du bout du doigt comme on appuie sur un bleu pour savoir s&#8217;il fait encore mal. Il ne fait rien. C&#8217;est un bout de papier dans un tiroir. Je referme.<\/p>\n<p>Huit heures quarante. Le t\u00e9l\u00e9phone vibre contre le bois du comptoir. C&#8217;est Camille.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 S\u00e9n\u00e9chal. Je te r\u00e9veille pas, j&#8217;esp\u00e8re.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Je suis debout depuis six heures et demie.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 C&#8217;est bien ce que je dis. Toi, tu ne dors jamais vraiment.<\/p>\n<p>La raison de son appel est minuscule. Elle veut savoir si j&#8217;ai fini les cerises de sa m\u00e8re, parce qu&#8217;il en reste un arbre entier et que personne, chez elle, ne les mange.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Bruno n&#8217;aime pas les cerises ? je dis.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Bruno mange \u00e0 pas d&#8217;heure. Bruno mange dans la voiture, entre deux gardes. Mais n&#8217;emporte rien de la maison quand il part travailler.<\/p>\n<p>Les enfants le voient le matin, ajoute-t-elle, et encore. L\u00e9o lui avait fait un dessin, il l&#8217;a pos\u00e9 sur le pare-brise pour \u00eatre s\u00fbr que Bruno le voie. L\u00e9o l&#8217;a retrouv\u00e9 tremp\u00e9, il avait plu dans la nuit. Il me l&#8217;a racont\u00e9 en riant, dit Camille, et elle rit aussi, pour border l&#8217;histoire et l&#8217;emp\u00eacher de d\u00e9border.<\/p>\n<p>Un silence. Pas long. Mais je l&#8217;ai entendu, celui-l\u00e0, parce que je passe ma vie \u00e0 entendre les silences des autres, et celui-l\u00e0 avait un fond.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Et la boutique, elle marche ? encha\u00eene-t-elle, parce que c&#8217;est plus reposant de parler des autres que de soi.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Elle d\u00e9marre. Les gens entrent pour s&#8217;abriter du soleil et repartent avec un livre. C&#8217;est d\u00e9j\u00e0 \u00e7a.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Tu vois, tu es faite pour \u00e7a.<\/p>\n<p>Elle dit \u00e7a pour me faire plaisir.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Et toi, \u00e7a va ? je demande.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Moi, \u00e7a va. Pourquoi \u00e7a n&#8217;irait pas ?<\/p>\n<p>C&#8217;est venu trop vite. Une question pour r\u00e9pondre \u00e0 une question, le vieux tour de passe-passe, celui qu&#8217;on emploie quand on ne veut pas mentir mais qu&#8217;on ne veut pas dire non plus. Avant-hier, elle avait laiss\u00e9 une phrase en plan sur sa table de cuisine et sur un petit gar\u00e7on qui ne dit rien. Ce matin, elle a tout reboutonn\u00e9. C&#8217;est l&#8217;ordre normal des choses. On s&#8217;ouvre une fois, on a honte, on se referme.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Je finis \u00e0 vingt-deux heures, reprend-elle, et demain je reprends \u00e0 six. Tu sais ce que c&#8217;est, on dort entre deux portes.<\/p>\n<p>Elle dit \u00e7a de son service, mais ce n&#8217;est pas de son service qu&#8217;elle parle. Je connais cette mani\u00e8re de poser sa fatigue sur la table pour qu&#8217;on regarde ailleurs. \u00c0 l&#8217;h\u00f4pital, elle tient debout des gens qui tombent. Chez elle, c&#8217;est elle qui penche, et personne ne le voit, parce qu&#8217;une infirmi\u00e8re, par d\u00e9finition, \u00e7a tient.<\/p>\n<p>Je devrais insister. Je n&#8217;insiste pas.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Tu sais que tu peux venir, je dis. Quand tu veux. Le canap\u00e9 est mauvais, mais il est \u00e0 toi.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Je sais. Ce sera l&#8217;occasion de t&#8217;apporter peut-\u00eatre des cerises.<\/p>\n<p>Elle raccroche la premi\u00e8re, comme toujours. Et je reste avec le t\u00e9l\u00e9phone ti\u00e8de dans la main et l&#8217;impression nette d&#8217;avoir laiss\u00e9 passer quelque chose, encore. C&#8217;est une sp\u00e9cialit\u00e9, chez moi. Je vois tout, sauf au bon moment.<\/p>\n<p>Neuf heures et demie. La cloche. Olivier Fontaine entre, le tablier blanc encore nou\u00e9 sous sa veste, ce qui veut dire qu&#8217;il a quitt\u00e9 sa cuisine entre deux livraisons rien que pour venir ici. Olivier tient un bistrot \u00e0 trois portes de la mienne. C&#8217;est le seul homme de la ville capable de reconna\u00eetre un client qu&#8217;il n&#8217;a servi qu&#8217;une fois, trois ans plus t\u00f4t.<\/p>\n<p>Il y a d\u00e9j\u00e0, dans la boutique, une dame qui feuillette les nouveaut\u00e9s. Olivier la regarde une seconde, lui lance qu&#8217;il fait son risotto sans parmesan ce midi, et elle a l&#8217;air contente d&#8217;exister pour quelqu&#8217;un. Puis il se tourne vers moi, et le sourire baisse d&#8217;un cran, parce qu&#8217;avec moi il n&#8217;a rien \u00e0 vendre.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Je cherche un livre pour Sylvie. Quelque chose de beau et de pas triste. Elle pr\u00e9pare ses cours tout l&#8217;\u00e9t\u00e9, elle a droit \u00e0 un peu de l\u00e9g\u00e8ret\u00e9.<\/p>\n<p>Sylvie est sa femme, institutrice, et Olivier parle d&#8217;elle comme d&#8217;un pays qu&#8217;il aime retrouver. Je l&#8217;envie une seconde, cette fa\u00e7on qu&#8217;il a de savoir exactement o\u00f9 il habite. Je lui sors trois titres. Il les soup\u00e8se comme il soup\u00e8serait des tomates, en garde un sans h\u00e9siter.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Vous mangez quoi de bon, en ce moment ? il demande, l&#8217;air de rien, en posant la monnaie.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Je grignote.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Grignoter, c&#8217;est pas une r\u00e9ponse, \u00e7a.<\/p>\n<p>Il ne pousse pas. C&#8217;est sa marque, \u00e0 Olivier. Il pose la question, il vous laisse avec, il s&#8217;en va. Il glisse le livre sous son bras, me dit de passer un soir, que la table du fond est tranquille, et il repart vers ses casseroles. La boutique sent le beurre chaud une minute apr\u00e8s lui. C&#8217;est la derni\u00e8re chose l\u00e9g\u00e8re de la matin\u00e9e, mais je ne le sais pas encore.<\/p>\n<p>Dix heures. La cloche, et avant m\u00eame de relever les yeux, je sais que c&#8217;est Monique, parce que Monique n&#8217;entre pas dans une boutique, elle y fait irruption, le caf\u00e9-tabac d&#8217;\u00e0 c\u00f4t\u00e9 pouvant tenir trois minutes sans elle, le temps qu&#8217;elle vienne d\u00e9verser ici ce qu&#8217;elle a recueilli l\u00e0.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Vous \u00eates au courant ? elle dit.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 De quoi ?<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Un mort.<\/p>\n<p>Elle laisse tomber le mot comme elle rend la monnaie, sans h\u00e9sitation, s\u00fbre de son compte.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Ce matin. Du c\u00f4t\u00e9 du Ch\u00e2teau. Un homme. On l&#8217;a retrouv\u00e9 t\u00f4t, para\u00eet-il, dans un escalier, ou dans les jardins, \u00e7a d\u00e9pend de qui raconte. Les gendarmes y \u00e9taient avant l&#8217;ouverture aux visites.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Qui ? je dis.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Ah, \u00e7a, myst\u00e8re. On ne sait pas encore, ou on sait et on se tait. Un visiteur, en tout cas. Pas d&#8217;ici. Un qui venait souvent, un habitu\u00e9, \u00e0 ce qu&#8217;on dit, toujours seul, toujours dans les m\u00eames salles.<\/p>\n<p>Le Ch\u00e2teau. Toujours dans les m\u00eames salles. Je ne dis rien, et dans ma t\u00eate, sans que je l&#8217;appelle, le tiroir se rouvre. La feuille. Cornaline, vitrine 12, \u00e0 v\u00e9rifier, ne pas. Une note que j&#8217;avais rang\u00e9e comme on range une curiosit\u00e9, une lubie de vieille dame savante, le genre de papier qu&#8217;on retrouve dans les vieux livres et qu&#8217;on garde par tendresse plus que par raison.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 \u00c7a vous fait quelque chose, dit Monique, qui lit sur les visages bien mieux qu&#8217;elle ne l&#8217;avoue.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Non. C&#8217;est juste t\u00f4t, pour un mort.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Il n&#8217;y a pas d&#8217;heure pour \u00e7a, ma pauvre.<\/p>\n<p>Elle repart aussi vite qu&#8217;elle est venue, vers d&#8217;autres comptoirs et d&#8217;autres oreilles, parce qu&#8217;une nouvelle pareille ne se garde pas, elle se redistribue. La porte se referme sur le silence qu&#8217;elle laisse toujours derri\u00e8re elle, celui qui dure exactement le temps qu&#8217;on comprenne ce qu&#8217;elle vient de dire.<\/p>\n<p>Je reste derri\u00e8re le comptoir. Ma main est dans le tiroir. Je ne l&#8217;ai pas d\u00e9cid\u00e9, elle y est, pos\u00e9e \u00e0 plat sur la feuille pli\u00e9e, comme on tient une chose qui pourrait s&#8217;envoler.<\/p>\n<p>Un homme venait au Ch\u00e2teau. Souvent. Toujours dans les m\u00eames salles. Et dans mon tiroir, depuis trois semaines, une morte d\u00e9crit un objet pr\u00e9cis expos\u00e9 dans une de ces salles, et \u00e9crit au-dessous qu&#8217;il faut v\u00e9rifier quelque chose, et ne pas en faire une autre. Sans dire quoi.<\/p>\n<p>Je m&#8217;\u00e9tais promis, ce matin, de m&#8217;occuper d&#8217;un manteau ou d&#8217;un nom. De petites peurs bien \u00e0 moi, des peurs de confort. Elles me paraissent loin, d&#8217;un coup.<\/p>\n<p>J&#8217;ai appris \u00e0 sentir le moment pr\u00e9cis o\u00f9 une rumeur cesse d&#8217;en \u00eatre une. \u00c7a ne fait aucun bruit. C&#8217;est seulement qu&#8217;on ne peut plus la reposer l\u00e0 o\u00f9 on l&#8217;avait prise.<\/p>\n<p>Je m&#8217;appelle Iris S\u00e9n\u00e9chal. Hier, je gardais une note dans un tiroir parce que je n&#8217;arrivais pas \u00e0 la jeter. Ce matin, je la garde parce que je n&#8217;arrive plus \u00e0 la reposer.<\/p>\n<\/div>\n<\/details>\n<details class=\"fy-ep\">\n<summary><span class=\"fy-ep-num\">\u00c9pisode 4<\/span><span class=\"fy-ep-title\">L&#8217;adjudant<\/span><\/summary>\n<div class=\"fy-body\">\n<p>Vendredi, sept heures et demie. La nuit n&#8217;a rien arrang\u00e9. J&#8217;ai dormi par \u00e0-coups, et chaque fois que je me r\u00e9veillais, c&#8217;\u00e9tait la m\u00eame phrase qui m&#8217;attendait, pos\u00e9e au bord du lit comme un chat patient : un homme venait au Ch\u00e2teau, toujours dans les m\u00eames salles.<\/p>\n<p>Je me suis lev\u00e9e avec une d\u00e9cision toute faite. Je ne m&#8217;en m\u00eale pas. J&#8217;ai une librairie \u00e0 tenir, un fonds \u00e0 cataloguer, une amie qui vacille et que je n&#8217;aide pas, c&#8217;est bien assez de chantiers pour une femme qui dort mal. La mort d&#8217;un inconnu au Ch\u00e2teau ne me regarde pas, et la note de tante L\u00e9onie est une co\u00efncidence, une vieille dame qui aimait enrichir les descriptions d&#8217;objets de commentaires personnels. Je sais reconna\u00eetre une d\u00e9cision qu&#8217;on prend pour se rassurer plut\u00f4t que par raison pure. Ne pas m&#8217;en m\u00ealer est certainement une d\u00e9cision pour essayer de me rassurer, et je la prends quand m\u00eame.<\/p>\n<p>Le caf\u00e9 passe. Je ne touche pas au tiroir, ce matin. C&#8217;est ma fa\u00e7on de me tenir \u00e0 distance.<\/p>\n<p>Neuf heures dix. La porte s&#8217;ouvre sans h\u00e2te, et c&#8217;est l&#8217;uniforme que je vois avant l&#8217;homme. L&#8217;adjudant-chef Garnier passe le seuil comme il fait tout, sans pr\u00e9cipitation, en \u00f4tant son k\u00e9pi parce qu&#8217;on se d\u00e9couvre en entrant quelque part. Mathieu Garnier est gendarme \u00e0 Fontainebleau, il vient une fois par semaine prendre un caf\u00e9 et une p\u00e2tisserie dans mon coin caf\u00e9-th\u00e9, et c&#8217;est \u00e0 peu pr\u00e8s tout ce que je sais de lui apr\u00e8s trois semaines, sinon qu&#8217;il vouvoie la terre enti\u00e8re, et que je le vouvoie en retour, parce qu&#8217;on ne tutoie pas un uniforme qu&#8217;on conna\u00eet \u00e0 peine, f\u00fbt-il aimable.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Madame S\u00e9n\u00e9chal. Je ne vous d\u00e9range pas.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Vous ne me d\u00e9rangez jamais, adjudant. Asseyez-vous, je vous sers un caf\u00e9.<\/p>\n<p>Il s&#8217;assoit. Il sort de sa poche un petit carnet \u00e0 spirale, le pose sur la table sans l&#8217;ouvrir, par habitude plus que par intention. Je lui sers son caf\u00e9. Je sais d\u00e9j\u00e0 qu&#8217;il l&#8217;oubliera, qu&#8217;il le laissera refroidir en parlant, et qu&#8217;il le boira d&#8217;un trait au moment de partir, comme un m\u00e9dicament. Durant de longues minutes, il fixe sans les regarder vraiment les gens qui passent devant la vitrine.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Vous avez su, pour le monsieur du Ch\u00e2teau, dit-il.<\/p>\n<p>Ce n&#8217;est pas une question. Avec Monique pour voisine, tout le monde a su avant lui, et il le sait.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 On m&#8217;en a parl\u00e9, je dis. C&#8217;est vrai, alors.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 C&#8217;est vrai.<\/p>\n<p>Il dit \u00e7a pos\u00e9ment, sans rien ajouter. C&#8217;est un homme qui laisse du silence apr\u00e8s ses phrases, et le silence, chez lui, c&#8217;est un outil. J&#8217;ai pass\u00e9 quinze ans \u00e0 regarder des gens choisir leurs mots devant des micros, je reconnais quelqu&#8217;un qui p\u00e8se les siens. Il ne dit pas accident, il ne dit pas malaise, il ne dit pas chute. Il ne dit rien de tout ce que Monique, elle, affirme d\u00e9j\u00e0.<\/p>\n<p>Il tourne son carnet vers lui, l&#8217;ouvre \u00e0 une page d\u00e9j\u00e0 \u00e9crite.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Une question de routine, dit-il. On essaie de savoir o\u00f9 ce monsieur passait son temps, ces derni\u00e8res semaines. Vous tenez la seule librairie ancienne du centre. Un amateur du Ch\u00e2teau, \u00e7a finit souvent chez vous.<\/p>\n<p>Voil\u00e0. La question est pos\u00e9e, douce, presque n\u00e9gligente, exactement comme on pose celles qui comptent.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Beaucoup de gens entrent ici, je dis. Je ne retiens pas tous les visages. Je suis nouvelle, je connais mes habitu\u00e9s depuis trois semaines, pas davantage.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Bien s\u00fbr.<\/p>\n<p>Il referme le carnet. Il ne me croit pas tout \u00e0 fait, mais il ne me presse pas, parce que presser n&#8217;est pas dans ses mani\u00e8res. Il boit son caf\u00e9 d&#8217;un trait, froid, se l\u00e8ve, remet son k\u00e9pi.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Si un nom vous revient, ou un visage, vous me le direz, dit-il depuis la porte. Ce n&#8217;est pas urgent. Rien n&#8217;est urgent, tant qu&#8217;on ne sait pas si quelque chose l&#8217;est.<\/p>\n<p>Et il sort, sans courir, parce que Mathieu Garnier ne court jamais, j&#8217;en mettrais ma main au feu.<\/p>\n<p>Garnier a \u00e0 peine quitt\u00e9 la librairie que Monique pousse ma porte, et je comprends qu&#8217;elle a guett\u00e9 l&#8217;uniforme depuis sa caisse, parce que rien de ce qui se passe dans son coin de la rue des Sablons ne lui \u00e9chappe.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Il est venu vous voir, dit-elle, mi-affirmation, mi-reproche, comme si j&#8217;avais re\u00e7u sans elle.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Il prend son caf\u00e9 le vendredi, Monique. Vous le savez mieux que moi.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Le vendredi, oui. Mais le carnet sorti, \u00e7a, c&#8217;est pas le caf\u00e9.<\/p>\n<p>Elle voit tout, Monique, et ce qu&#8217;elle ne voit pas, elle l&#8217;invente avec un tel aplomb que \u00e7a finit par ressembler \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9. Elle s&#8217;accoude au comptoir, baisse la voix comme on partage un secret qui a d\u00e9j\u00e0 fait le tour de la ville.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Moi, ce qu&#8217;on m&#8217;a dit, c&#8217;est qu&#8217;il \u00e9tait tomb\u00e9 dans l&#8217;escalier des petits appartements, celui qu&#8217;on ne montre pas aux visites. Qu&#8217;est-ce qu&#8217;il faisait l\u00e0, je vous demande. On ne tombe pas par hasard dans un escalier o\u00f9 on n&#8217;a rien \u00e0 faire.<\/p>\n<p>Elle a raison, et c&#8217;est ce qui me d\u00e9range. Monique dit tout haut, avec ses gros sabots, ce que Garnier a pass\u00e9 un quart d&#8217;heure \u00e0 ne pas dire. La rumeur va plus vite que l&#8217;enqu\u00eate, et parfois elle vise plus juste.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Vous brodez, Monique.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Je brode, je brode. On verra qui brode quand on saura.<\/p>\n<p>Elle repart, contente d&#8217;avoir l\u00e2ch\u00e9 sa pi\u00e8ce, et la boutique retombe dans son silence. Mais la phrase reste, accroch\u00e9e : on ne tombe pas par hasard dans un escalier o\u00f9 on n&#8217;a rien \u00e0 faire.<\/p>\n<p>Onze heures. Camille me laisse un message vocal entre deux patients, voix press\u00e9e, fond de couloir sonore. Elle a r\u00e9fl\u00e9chi pour le canap\u00e9. Peut-\u00eatre ce week-end, peut-\u00eatre pas, elle verra selon les gardes de Bruno. Toujours selon les gardes de Bruno. Sa vie se conjugue avec les horaires d&#8217;un homme qu&#8217;on ne voit jamais, dont les absences sont plus envahissantes que ses rares pr\u00e9sences.<\/p>\n<p>Elle dit \u00e7a vite, et elle ajoute, plus bas, comme on glisse une chose qu&#8217;on regrette d\u00e9j\u00e0 de dire, qu&#8217;elle a apport\u00e9 les cerises \u00e0 sa m\u00e8re pour s&#8217;en d\u00e9barrasser, et qu&#8217;elle a pleur\u00e9 dans la voiture sans savoir pourquoi, et que ce n&#8217;est rien, c&#8217;est la fatigue, quand on se l\u00e8ve \u00e0 six heures et qu&#8217;on ne se couche pas avant minuit, \u00e0 la fin on ne sait plus si on dort. Puis elle raccroche, comme si elle n&#8217;avait rien dit.<\/p>\n<p>Je r\u00e9\u00e9coute le message une fois. Je ne le r\u00e9\u00e9coute pas deux. Il y a des phrases qu&#8217;on use \u00e0 les repasser.<\/p>\n<p>Trois heures moins le quart. Hugo arrive, sac sur le dos, et je lui raconte la visite de Garnier, presque pour rien, comme on partage une sc\u00e8ne un peu dr\u00f4le. Le carnet \u00e0 spirale, le caf\u00e9 bu froid, la question de routine. Je lui sers le morceau de g\u00e2teau que Garnier n&#8217;a pas mang\u00e9, parce que Hugo mange tout ce qui tra\u00eene, c&#8217;est de son \u00e2ge.<\/p>\n<p>Il s&#8217;arr\u00eate net, son sac \u00e0 moiti\u00e9 gliss\u00e9 de l&#8217;\u00e9paule. Le g\u00e2teau reste dans sa main, oubli\u00e9, et chez Hugo un g\u00e2teau oubli\u00e9, c&#8217;est un signal.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Il a dit comment, le monsieur ? Son allure ?<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Non. Pourquoi ?<\/p>\n<p>Hugo pose son sac, lentement. Hugo qui travaillait d\u00e9j\u00e0 ici du temps de L\u00e9onie, et que j&#8217;ai gard\u00e9 en arrivant parce qu&#8217;il conna\u00eet la boutique mieux que moi. Hugo qui oublie ses fiches, ses dossiers de bourse, l&#8217;heure de ses oraux, mais qui n&#8217;oublie jamais un client.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Le monsieur du jeudi, il dit. Celui qui prenait les ouvrages sur le Ch\u00e2teau, les vieux, ceux du fonds r\u00e9gional. Grand, sec, un imperm\u00e9able m\u00eame quand il faisait beau. Il venait toutes les deux semaines, toujours \u00e0 la m\u00eame heure, il s&#8217;asseyait au fond avec un caf\u00e9.<\/p>\n<p>Il s&#8217;arr\u00eate, cherche, et ce qu&#8217;il cherche, je le vois, ce n&#8217;est pas le souvenir, c&#8217;est le courage de le dire.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 La derni\u00e8re fois, il a demand\u00e9 si on avait gard\u00e9 des choses de Madame L\u00e9onie. Pas le stock. Ses choses \u00e0 elle, ses livres \u00e0 elle. J&#8217;ai dit que tu rangeais encore. Il a dit qu&#8217;il repasserait. Il \u00e9tait content, je crois. Il avait l&#8217;air de quelqu&#8217;un qui touche au but.<\/p>\n<p>La boutique se tait. La rue des Sablons continue dehors, un v\u00e9lo, un volet qu&#8217;on tire, mais \u00e0 l&#8217;int\u00e9rieur quelque chose vient de s&#8217;arr\u00eater.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Il n&#8217;est pas repass\u00e9, je dis.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Non. Et moi je l&#8217;ai fait attendre. Je lui ai dit de repasser.<\/p>\n<p>Il dit \u00e7a comme si c&#8217;\u00e9tait sa faute, parce qu&#8217;il a vingt et un ans et qu&#8217;\u00e0 cet \u00e2ge on croit encore que les choses arrivent \u00e0 cause de nous. Je ne le d\u00e9trompe pas. Je n&#8217;en ai pas la force, et je ne suis pas s\u00fbre d&#8217;avoir raison.<\/p>\n<p>Cinq heures. Hugo est parti \u00e0 son cours. Je ferme plus t\u00f4t que d&#8217;habitude, sans raison avouable. Je v\u00e9rifie les rayons, je redresse une \u00e9tag\u00e8re, je fais les gestes qui me rangent, moi, autant qu&#8217;ils rangent la boutique.<\/p>\n<p>Et je m&#8217;arr\u00eate devant le mur, devant l&#8217;\u00e9tag\u00e8re du fonds personnel de L\u00e9onie. Celle o\u00f9 dormait le M\u00e9rim\u00e9e. Celle que la dame de Massy a regard\u00e9e, l&#8217;autre matin, par-dessus mon \u00e9paule, en me parlant des livres de son p\u00e8re pour ne pas m&#8217;en parler. Celle dont un homme en imperm\u00e9able a demand\u00e9 des nouvelles un jeudi, avant de mourir au Ch\u00e2teau.<\/p>\n<p>Deux personnes, en quinze jours, sont venues tourner autour de cette \u00e9tag\u00e8re. L&#8217;une posait des questions douces. L&#8217;autre est \u00e0 la morgue.<\/p>\n<p>J&#8217;ouvre le tiroir. La note est l\u00e0, pli\u00e9e en quatre, sous les enveloppes. Je ne la d\u00e9plie pas. Ce n&#8217;est pas la peine. Je la connais par c\u0153ur, maintenant.<\/p>\n<p>Je m&#8217;\u00e9tais dit, ce matin, que je me tiendrais \u00e0 distance. Le probl\u00e8me, avec la distance, c&#8217;est qu&#8217;elle suppose qu&#8217;on est dehors. Je commence \u00e0 comprendre que je suis dedans depuis le d\u00e9but, depuis le jour o\u00f9 j&#8217;ai gliss\u00e9 cette feuille dans ce tiroir au lieu de la jeter.<\/p>\n<p>Je tourne la cl\u00e9. Dehors, l&#8217;air est doux, la rue respire. Je regarde vers le bout de la rue, vers la place, par habitude, pour un manteau.<\/p>\n<p>Ce n&#8217;est plus le manteau qui me fait peur.<\/p>\n<\/div>\n<\/details>\n<details class=\"fy-ep\">\n<summary><span class=\"fy-ep-num\">\u00c9pisode 5<\/span><span class=\"fy-ep-title\">Vitrine 12<\/span><\/summary>\n<div class=\"fy-body\">\n<p>Mardi, sept heures. Le week-end n&#8217;a servi \u00e0 rien, sauf \u00e0 confirmer ce que je savais d\u00e9j\u00e0 : on ne se tient pas \u00e0 distance d&#8217;une chose qu&#8217;on garde dans son tiroir.<\/p>\n<p>Samedi, dimanche, j&#8217;ai catalogu\u00e9. Le fonds de L\u00e9onie, paquet de dix par paquet de dix, parce que c&#8217;est un travail qui occupe les mains et laisse la t\u00eate tranquille, en th\u00e9orie. En pratique, j&#8217;ai pass\u00e9 deux jours \u00e0 classer des Saint-Simon en pensant \u00e0 un homme en imperm\u00e9able que je n&#8217;ai jamais vu, et \u00e0 une note que je connais par c\u0153ur. Ce matin, j&#8217;ai cess\u00e9 de faire semblant. J&#8217;ouvre le tiroir avant m\u00eame de relever les rideaux. Je d\u00e9plie la feuille sur le comptoir, bien \u00e0 plat, comme une carte.<\/p>\n<p>Cornaline, profil \u00e0 dextre, dix-huit sur quatorze millim\u00e8tres, monture or jaune piqu\u00e9 grain d&#8217;orge, signature grecque deux caract\u00e8res angles bas, \u00e9tat frais. Mus\u00e9e Napol\u00e9on Premier, vitrine 12. \u00c0 v\u00e9rifier, ne pas.<\/p>\n<p>Je l&#8217;avais lue comme une curiosit\u00e9 de vieille dame savante. Une pierre grav\u00e9e, un profil minuscule, le genre d&#8217;objet qu&#8217;on regarde trois secondes dans une vitrine avant de passer \u00e0 la salle suivante. Mais ce matin je ne lis plus la m\u00eame chose. Je lis une fiche. Une vraie. Mesures au millim\u00e8tre, d\u00e9faut de monture, position de la signature, \u00e9tat de conservation. On ne d\u00e9crit pas comme \u00e7a un objet qu&#8217;on a aim\u00e9. On d\u00e9crit comme \u00e7a un objet qu&#8217;on veut pouvoir reconna\u00eetre. Distinguer. Authentifier.<\/p>\n<p>L\u00e9onie n&#8217;a pas admir\u00e9 cette pierre. Elle l&#8217;a relev\u00e9e. Il y a une diff\u00e9rence. Pendant quinze ans, j&#8217;ai regard\u00e9 des gens d\u00e9crire des choses, et j&#8217;ai appris qu&#8217;on ne d\u00e9crit jamais innocemment. On d\u00e9crit pour vendre, pour rassurer, pour cacher, ou pour prouver. La langue trahit l&#8217;intention avant l&#8217;intention elle-m\u00eame. Et cette fiche-l\u00e0, s\u00e8che, technique, sans un adjectif de plaisir, c&#8217;est la langue de quelqu&#8217;un qui se pr\u00e9pare \u00e0 d\u00e9montrer.<\/p>\n<p>Et le \u00ab \u00e0 v\u00e9rifier, ne pas \u00bb que j&#8217;avais pris pour une phrase laiss\u00e9e en l&#8217;air, je le relis autrement. Ce n&#8217;est pas une vieille dame qui s&#8217;interrompt parce que le t\u00e9l\u00e9phone sonne. C&#8217;est quelqu&#8217;un qui se donne une consigne, commence \u00e0 \u00e9crire l&#8217;interdit qui va avec, et s&#8217;arr\u00eate net avant de l&#8217;achever, parce qu&#8217;on n&#8217;\u00e9crit pas ce genre de chose en entier, m\u00eame pour soi, m\u00eame au crayon, m\u00eame dans un livre que personne n&#8217;ouvrira. Ne pas quoi ? Ne pas en parler. Ne pas y toucher. Ne pas y retourner. Chaque fin que j&#8217;invente est pire que la pr\u00e9c\u00e9dente.<\/p>\n<p>Mus\u00e9e Napol\u00e9on Premier. Vitrine 12. Les salles que personne ne traverse en courant, celles o\u00f9 l&#8217;on revient. Les m\u00eames salles, a dit Monique, o\u00f9 un homme venait, toujours seul. Un homme mort jeudi dernier.<\/p>\n<p>Je m&#8217;assois sur le tabouret de L\u00e9onie. Voil\u00e0 trois semaines que je vis au-dessus d&#8217;une question que je n&#8217;avais pas vue, parce qu&#8217;elle \u00e9tait pli\u00e9e en quatre dans un M\u00e9rim\u00e9e, sous des enveloppes, dans un tiroir que je n&#8217;ouvrais pas.<\/p>\n<p>Neuf heures et quart. Camille entre, et pour une fois ce n&#8217;est pas en coup de vent. Elle n&#8217;a pas sa blouse. Elle a les yeux de quelqu&#8217;un qui n&#8217;a pas dormi et qui, contrairement \u00e0 moi, n&#8217;a pas l&#8217;excuse d&#8217;un tiroir.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Je suis de repos, dit-elle. Enfin, de repos. Bruno a les petits, je tourne en rond, alors je viens tourner en rond chez toi.<\/p>\n<p>Je verse deux caf\u00e9s. Elle prend le sien, le tient \u00e0 deux mains sans le boire, et regarde la pile que je n&#8217;ai pas fini de trier.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 J&#8217;ai dit \u00e0 Bruno qu&#8217;il faudrait qu&#8217;on parle, l\u00e2che-t-elle. Tu sais ce qu&#8217;il a r\u00e9pondu ? Il a dit d&#8217;accord. D&#8217;accord, S\u00e9n\u00e9chal. Comme on dit oui \u00e0 un rendez-vous chez le dentiste.<\/p>\n<p>Elle pose enfin la tasse.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Le pire, c&#8217;est que je ne lui en veux m\u00eame pas. Il fait ce qu&#8217;il peut, il prend les gardes parce qu&#8217;on a besoin de l&#8217;argent, il dort le jour, on se croise. On est devenus deux personnes qui s&#8217;organisent. Polies. On se laisse des mots sur le frigo.<\/p>\n<p>Je l&#8217;\u00e9coute, et je fais ce que je sais faire, qui n&#8217;est pas grand-chose : je ne comble pas les silences. On m&#8217;a pay\u00e9e des ann\u00e9es pour remplir le vide, on appelait \u00e7a tenir la r\u00e9union. J&#8217;ai d\u00e9sappris \u00e7a aussi, ou j&#8217;essaie. Avec Camille, surtout, qui parle mieux dans les trous que dans les phrases. Elle tourne sa cuill\u00e8re, repose la cuill\u00e8re, regarde le fond de sa tasse comme si la r\u00e9ponse y \u00e9tait.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Tu te souviens, dit-elle, quand on avait quinze ans, on s&#8217;\u00e9tait jur\u00e9 qu&#8217;on ne finirait jamais comme nos m\u00e8res. \u00c0 s&#8217;occuper de tout pour des hommes qui ne voient rien. Et regarde.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Tu n&#8217;es pas ta m\u00e8re, Camille.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Non. Ma m\u00e8re, au moins, elle savait qu&#8217;elle \u00e9tait malheureuse. Moi, je mets une semaine \u00e0 m&#8217;en apercevoir.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Tu vas faire quoi ? je demande.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Rien, pour l&#8217;instant. C&#8217;est \u00e7a qui me ronge. Je sais faire quand il y a une d\u00e9cision \u00e0 prendre. Je ne sais pas attendre de savoir.<\/p>\n<p>Elle me regarde, et elle sourit, de ce sourire qu&#8217;elle a quand elle va dire quelque chose de vrai en le d\u00e9guisant en blague.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 On est pareilles, toi et moi. Toi tu gardes un truc dans un tiroir, moi je garde un mari dans le couloir.<\/p>\n<p>Je ris, parce qu&#8217;il faut rire, et parce qu&#8217;elle a raison plus qu&#8217;elle ne le sait. Je ne lui parle pas de la note. Pas aujourd&#8217;hui. Elle a son couloir, je ne vais pas lui mettre mon tiroir par-dessus.<\/p>\n<p>Elle repart vers onze heures, un peu mieux, ou faisant semblant, ce qui chez nous revient presque au m\u00eame.<\/p>\n<p>Le reste de la journ\u00e9e, je travaille mal. Je sers trois clients, je range deux rayons, et toutes les dix minutes mon regard retombe sur la feuille rest\u00e9e sur le comptoir. Vers dix-huit heures, je n&#8217;en peux plus de la boutique. Olivier m&#8217;a dit de passer un soir, que la table du fond est tranquille. Je ferme, et je descends jusqu&#8217;\u00e0 son bistrot, \u00e0 trois portes de l\u00e0.<\/p>\n<p>Il y a peu de monde \u00e0 cette heure creuse. Olivier m&#8217;installe au fond sans me demander ce que je veux, et revient avec un verre et une assiette que je n&#8217;ai pas command\u00e9s.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Vous mangez ce soir, dit-il. Pas de discussion.<\/p>\n<p>Je le laisse faire. C&#8217;est reposant, quelqu&#8217;un qui d\u00e9cide \u00e0 votre place des petites choses. Il s&#8217;attarde, un torchon sur l&#8217;\u00e9paule.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Vous avez su, pour le pauvre monsieur, dit-il, et je comprends que la ville enti\u00e8re n&#8217;a parl\u00e9 que de \u00e7a tout le week-end. Il venait ici, vous savez. Le jeudi midi, des fois. Toujours la m\u00eame table, l\u00e0, pr\u00e8s de la fen\u00eatre. Il lisait en mangeant, ce qui m&#8217;emb\u00eate d&#8217;habitude, mais lui, \u00e7a lui allait.<\/p>\n<p>Je l\u00e8ve les yeux de mon assiette.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Il parlait ?<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Peu. Poli. Une fois, il m&#8217;a demand\u00e9 depuis quand le Ch\u00e2teau fermait certaines salles \u00e0 la visite, l&#8217;hiver, et si je connaissais quelqu&#8217;un qui y travaillait. Je ne savais pas, je ne connais personne l\u00e0-bas, je fais des entrec\u00f4tes, moi, pas de l&#8217;histoire de l&#8217;art. Il a souri, il a dit que ce n&#8217;\u00e9tait pas grave, qu&#8217;il finirait par y entrer.<\/p>\n<p>Olivier dit \u00e7a sans y penser, d\u00e9j\u00e0 \u00e0 moiti\u00e9 reparti, un client vient d&#8217;entrer et il le salue par son nom de l&#8217;autre bout de la salle. Il ne voit pas que je repose ma fourchette, que je ne mange plus.<\/p>\n<p>Qu&#8217;il finirait par y entrer.<\/p>\n<p>Je rentre par la rue des Bouchers, le tour long, sans m\u00eame y r\u00e9fl\u00e9chir cette fois, c&#8217;est devenu un chemin. Et en marchant je remets les choses en ligne, comme on aligne des fiches sur une table. L\u00e9onie rel\u00e8ve un objet avec une pr\u00e9cision d&#8217;expert, et s&#8217;arr\u00eate sur un \u00ab ne pas \u00bb qu&#8217;elle n&#8217;ach\u00e8ve pas. Un homme passe ses jeudis au Ch\u00e2teau, dans les m\u00eames salles, cherche \u00e0 entrer l\u00e0 o\u00f9 on ne le laisse pas, demande \u00e0 Hugo les livres personnels de L\u00e9onie. Puis il meurt dans un escalier o\u00f9 il n&#8217;avait rien \u00e0 faire.<\/p>\n<p>Deux personnes ont regard\u00e9 la m\u00eame vitrine. L&#8217;une est morte. L&#8217;autre est ma grand-tante, morte aussi, en f\u00e9vrier, d&#8217;un c\u0153ur qui s&#8217;est arr\u00eat\u00e9 un dimanche.<\/p>\n<p>J&#8217;avais rang\u00e9 cette note parce que je n&#8217;arrivais pas \u00e0 la jeter. Je comprends ce soir que L\u00e9onie, elle, ne l&#8217;avait pas rang\u00e9e. Elle l&#8217;avait cach\u00e9e. Dans un livre qui ne quittait jamais la boutique, sur l&#8217;\u00e9tag\u00e8re qu&#8217;on ne remarque pas, \u00e0 la page cent quatre d&#8217;un M\u00e9rim\u00e9e que personne n&#8217;irait ouvrir.<\/p>\n<p>On ne cache pas une curiosit\u00e9. On cache une preuve.<\/p>\n<\/div>\n<\/details>\n<details class=\"fy-ep\">\n<summary><span class=\"fy-ep-num\">\u00c9pisode 6<\/span><span class=\"fy-ep-title\">L\u2019intaille<\/span><\/summary>\n<div class=\"fy-body\">\n<p>Vendredi, dix heures. Il a suffi que je d\u00e9cide d\u2019y aller pour que la chose devienne simple. C\u2019est toujours comme \u00e7a. On reste des jours sur le seuil, et le jour o\u00f9 on le franchit, on se demande ce qui nous a pris si longtemps.<\/p>\n<p>J\u2019ai laiss\u00e9 la boutique \u00e0 Hugo. Je lui ai dit que j\u2019avais une course \u00e0 faire, ce qui n\u2019est pas un mensonge, seulement une v\u00e9rit\u00e9 \u00e0 qui je n\u2019ai pas donn\u00e9 son nom.<\/p>\n<p>Je n\u2019ai pas fait dix m\u00e8tres que Monique est sur le pas de son caf\u00e9-tabac, torchon \u00e0 la main, l\u2019\u0153il aux aguets.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 On s\u2019absente, Iris ? Un vendredi ? Vous, vous ne vous absentez jamais.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Une course, Monique.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Une course, r\u00e9p\u00e8te-t-elle, du ton de celle qui range l\u2019information dans la bonne case pour plus tard.<\/p>\n<p>Je souris sans r\u00e9pondre et je continue.<\/p>\n<p>Je gagne le Ch\u00e2teau \u00e0 pied, par la rue de France, la place Napol\u00e9on et le jardin de Diane. Les grilles, la cour, le gravier qui crisse comme dans tous les domaines qui veulent qu\u2019on les entende avant de les voir. Je prends un billet pour le Mus\u00e9e Napol\u00e9on Premier, dans l\u2019aile Louis XV, neuf salles en enfilade et une galerie de portraits, et je m\u2019avance comme une visiteuse, ce que je suis, apr\u00e8s tout.<\/p>\n<p>Sauf qu\u2019une visiteuse regarde tout. Moi, je cherche une vitrine.<\/p>\n<p>Je traverse les premi\u00e8res salles sans m\u2019arr\u00eater. Le n\u00e9cessaire de voyage en vermeil, les quatre-vingt-six pi\u00e8ces de l\u2019Empereur dans leur \u00e9crin, l\u2019orf\u00e8vrerie, les \u00e9p\u00e9es, les portraits qui se ressemblent tous \u00e0 force de vouloir dire la m\u00eame chose. Mon ancien m\u00e9tier me revient par bouff\u00e9es : je sais lire un parcours d\u2019exposition, rep\u00e9rer ce qu\u2019on a mis en lumi\u00e8re et ce qu\u2019on a laiss\u00e9 dans l\u2019ombre, deviner les choix qu\u2019un commissaire a faits et ceux qu\u2019on lui a impos\u00e9s. Une salle, \u00e7a se lit comme un communiqu\u00e9. Je d\u00e9sapprends ailleurs, mais pas ici.<\/p>\n<p>Vitrine 12. Elle est dans l\u2019avant-derni\u00e8re salle, contre le mur, \u00e0 hauteur de poitrine, sous un \u00e9clairage qui fait ce qu\u2019il peut.<\/p>\n<p>Et l\u00e0, derri\u00e8re la vitre, parmi une dizaine de petites choses pr\u00e9cieuses, il y a la pierre.<\/p>\n<p>Cornaline. Un profil tourn\u00e9 vers la droite, minuscule, un visage d\u2019homme couronn\u00e9 de laurier. La monture d\u2019or jaune, le grain d\u2019orge sur le pourtour. Je n\u2019ai pas besoin de sortir la note, je la connais par c\u0153ur, et tout y est. Dix-huit millim\u00e8tres sur quatorze, je n\u2019ai pas de r\u00e9glet mais l\u2019\u0153il suffit. C\u2019est elle. C\u2019est exactement elle.<\/p>\n<p>Je lis le cartel, par r\u00e9flexe, comme je lis tout.<\/p>\n<p class=\"fy-cartel\" style=\"text-align:center;font-style:italic;color:#555;margin:18px 0;\">Intaille sur cornaline, profil d\u2019empereur laur\u00e9, monture d\u2019orf\u00e8vrerie, premier quart du XIXe si\u00e8cle.<\/p>\n<p>Intaille. Le mot me cueille. Voil\u00e0 donc comment \u00e7a s\u2019appelle, cette chose que je porte dans mon tiroir depuis trois semaines sans savoir la nommer. Une intaille. Une pierre o\u00f9 le dessin est creus\u00e9 dans la mati\u00e8re au lieu d\u2019\u00eatre lev\u00e9 en relief, l\u2019inverse d\u2019un cam\u00e9e. L\u00e9onie, elle, connaissait le mot. Elle ne l\u2019a pas \u00e9crit sur sa fiche, et je comprends pourquoi : on n\u2019a pas besoin de nommer ce qu\u2019on conna\u00eet trop bien. Le mot manquant sur sa note, ce n\u2019\u00e9tait pas un oubli. C\u2019\u00e9tait une \u00e9vidence pour elle.<\/p>\n<p>Je reste devant la vitre plus longtemps qu\u2019une visiteuse normale. Et c\u2019est en restant que le malaise vient, lentement, comme une fausse note qu\u2019on met du temps \u00e0 isoler dans un morceau.<\/p>\n<p>Tout est conforme \u00e0 la note. Tout. Au millim\u00e8tre, \u00e0 la monture, au grain d\u2019orge. Et c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e7a qui ne va pas. Une note prise sur le vif, \u00e0 la main, par quelqu\u2019un qui regarde une vitrine, \u00e7a comporte toujours une petite erreur. Un chiffre arrondi, une nuance de couleur approximative, un d\u00e9tail vu de travers \u00e0 cause du reflet. La fiche de L\u00e9onie, elle, est parfaite. Elle colle \u00e0 l\u2019objet comme un moule \u00e0 son empreinte.<\/p>\n<p>On n\u2019\u00e9crit pas une fiche aussi parfaite devant une vitrine. On l\u2019\u00e9crit quand on a eu l\u2019objet en main.<\/p>\n<p>Je regarde la pierre, et la pierre me regarde, avec son petit empereur de profil qui a vu passer deux si\u00e8cles. Et la question monte, celle que je ne veux pas poser et que je pose quand m\u00eame, l\u00e0, debout, dans une salle qui sent la cire et le silence.<\/p>\n<p>Est-ce que je regarde la pierre de L\u00e9onie ? Ou est-ce que je regarde celle qui a pris sa place ?<\/p>\n<p>Un gardien passe au bout de l\u2019enfilade, lent, les mains derri\u00e8re le dos. Je m\u2019\u00e9carte de la vitrine d\u2019un pas, l\u2019air de m\u2019int\u00e9resser au meuble d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9, et je m\u2019entends penser, avec une nettet\u00e9 qui me fait honte : voil\u00e0, je me cache d\u00e9j\u00e0. Je fais comme L\u00e9onie. Je regarde un objet derri\u00e8re une vitre en faisant semblant de regarder autre chose. C\u2019est de famille, peut-\u00eatre, cette fa\u00e7on de tourner autour des v\u00e9rit\u00e9s sans jamais les prendre de face. Je sors de la salle avant d\u2019avoir d\u00e9cid\u00e9 de sortir.<\/p>\n<p>Midi pass\u00e9. Je tra\u00eene un moment dans les jardins, parce que je ne suis pas en \u00e9tat de rentrer tout de suite. Le Grand Canal, les parterres, les gens qui pique-niquent au bord de l\u2019eau comme si le monde \u00e9tait simple. Mon t\u00e9l\u00e9phone vibre. Camille.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 S\u00e9n\u00e9chal. Tu fais quoi ?<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Je marche dans les jardins du Ch\u00e2teau.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Toute seule ? \u00c0 midi un vendredi ? Toi, \u00e7a veut dire que \u00e7a ne va pas, ou que \u00e7a va trop bien. Je parie sur le premier.<\/p>\n<p>Je souris malgr\u00e9 moi. On ne lui cache rien longtemps, \u00e0 celle-l\u00e0, c\u2019est bien le probl\u00e8me.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Je r\u00e9fl\u00e9chis, je dis.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Bon. Moi j\u2019ai pris une d\u00e9cision. Une vraie. J\u2019ai demand\u00e9 \u00e0 voir une conseill\u00e8re, tu sais, pour les couples. Bruno a dit qu\u2019il viendrait. Une fois. Il a dit \u00ab\u00a0une fois, on verra\u00a0\u00bb. Mais il a dit oui.<\/p>\n<p>Sa voix tient sur un fil, entre la fiert\u00e9 d\u2019avoir agi et la peur d\u2019avoir commenc\u00e9 quelque chose qu\u2019on n\u2019arr\u00eate plus.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 C\u2019est bien, Camille. C\u2019est vraiment bien.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Je ne sais pas si c\u2019est bien. Je sais juste que c\u2019est mieux que le couloir. Et toi, ta pierre dans le tiroir, tu en fais quoi ?<\/p>\n<p>Je m\u2019arr\u00eate net au bord du Canal. Je n\u2019ai jamais parl\u00e9 de pierre \u00e0 Camille. J\u2019ai parl\u00e9 d\u2019un truc dans un tiroir, l\u2019autre jour, en l\u2019air.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Pourquoi tu dis \u00e7a ?<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Je ne sais pas, c\u2019est toi qui as dit un truc dans un tiroir. Je brode. Pourquoi, c\u2019est vraiment une pierre ?<\/p>\n<p>Camille brode, comme Monique brode, et tombe juste sans le vouloir. Je ne r\u00e9ponds pas tout de suite, et mon silence est une r\u00e9ponse que je ne contr\u00f4le pas.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 S\u00e9n\u00e9chal ? Tu me fais peur, l\u00e0.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Ce n\u2019est rien. Une histoire de livres. Je t\u2019expliquerai.<\/p>\n<p>Je raccroche, et je sais que je viens de mentir \u00e0 la seule personne \u00e0 qui je ne mens jamais. C\u2019est nouveau, \u00e7a aussi. Je commence une collection de gens \u00e0 qui je ne dis pas tout.<\/p>\n<p>Quinze heures. Je rentre \u00e0 la boutique. Hugo l\u00e8ve le nez de ses fiches.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Alors, ta course ?<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Faite.<\/p>\n<p>Il me regarde une seconde de trop, lui aussi. D\u00e9cid\u00e9ment, tout le monde me regarde une seconde de trop en ce moment, ou alors c\u2019est moi qui suis devenue lisible. Il n\u2019insiste pas, il retourne \u00e0 son droit constitutionnel. Mais avant de replonger, il dit, l\u2019air de rien, en tournant une page :<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Au fait. Madame L\u00e9onie, l\u2019hiver dernier, elle est all\u00e9e au Ch\u00e2teau plusieurs fois. Je m\u2019en souviens parce qu\u2019elle fermait la boutique l\u2019apr\u00e8s-midi, ce qu\u2019elle ne faisait jamais, elle disait qu\u2019un commerce ferm\u00e9 l\u2019apr\u00e8s-midi c\u2019est un commerce qui s\u2019excuse d\u2019exister. Et pourtant elle fermait. Elle prenait son carnet, son manteau, et elle disait qu\u2019elle allait v\u00e9rifier quelque chose.<\/p>\n<p>V\u00e9rifier quelque chose.<\/p>\n<p>Je tiens le comptoir \u00e0 deux mains. Le mot de la note, le vrai, celui qu\u2019elle n\u2019a pas eu besoin d\u2019\u00e9crire parce qu\u2019elle le connaissait, je l\u2019ai maintenant. Intaille. Et je sais ce qu\u2019elle allait v\u00e9rifier, l\u2019hiver dernier, en fermant sa boutique l\u2019apr\u00e8s-midi.<\/p>\n<p>Elle allait voir si c\u2019\u00e9tait encore la sienne.<\/p>\n<\/div>\n<\/details>\n<details class=\"fy-ep\">\n<summary><span class=\"fy-ep-num\">\u00c9pisode 7<\/span><span class=\"fy-ep-title\">Lavergne<\/span><\/summary>\n<div class=\"fy-body\">\n<p>Mardi, huit heures et demie. Depuis le Ch\u00e2teau, je ne dors plus du tout, ce qui est un progr\u00e8s dans la r\u00e9gularit\u00e9, sinon dans le repos. J\u2019ai pris une d\u00e9cision, la premi\u00e8re vraie depuis que cette histoire a commenc\u00e9 : je ne peux pas porter \u00e7a seule, et il y a une personne au monde qui sait sur le fonds de L\u00e9onie ce que je ne saurai jamais.<\/p>\n<p>Henri Lavergne arrive \u00e0 onze heures, comme convenu, parce qu\u2019il est de ces gens qui r\u00e9pondent \u00e0 un message en proposant une heure pr\u00e9cise et s\u2019y tiennent. Je l\u2019ai crois\u00e9 deux fois depuis mon installation, bri\u00e8vement. Je sais de lui ce que ma m\u00e8re m\u2019en a dit, et ce que la boutique en garde : il a pass\u00e9 sa vie au Cabinet des m\u00e9dailles de la Biblioth\u00e8que nationale, \u00e0 Paris, parmi les monnaies, les cam\u00e9es et les pierres grav\u00e9es, avant de prendre sa retraite ici il y a une dizaine d\u2019ann\u00e9es. Il connaissait L\u00e9onie depuis quarante ans. Il l\u2019aidait \u00e0 cataloguer le fonds. S\u2019il y a un homme qui sait ce qu\u2019est une intaille, c\u2019est lui.<\/p>\n<p>Il entre, \u00f4te son chapeau, porte une cravate alors qu\u2019il vient prendre un caf\u00e9 chez une libraire un mardi matin. Il pose sur le comptoir un livre, comme \u00e0 chaque visite, para\u00eet-il : un petit volume sur les jardins de Le N\u00f4tre.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Pour vous, dit-il. Vous m\u2019avez dit que vous marchiez dans les jardins. Autant savoir ce qu\u2019on regarde.<\/p>\n<p>Je le remercie. Je sers le caf\u00e9. Et puis je fais ce que je m\u2019\u00e9tais jur\u00e9 de faire : je sors la note du tiroir et je la pose devant lui, sans un mot.<\/p>\n<p>Il chausse ses lunettes. Il lit. Son visage ne bouge pas, et c\u2019est justement ce qui me dit que je ne me suis pas tromp\u00e9e. Un homme qui d\u00e9couvre une curiosit\u00e9 hausse les sourcils. Un homme qui reconna\u00eet une \u00e9criture se tait.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 C\u2019est la main de L\u00e9onie, dit-il enfin.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Je sais. C\u2019est ce qu\u2019il y a dessus qui m\u2019occupe.<\/p>\n<p>Il relit, lentement, et son doigt s\u2019arr\u00eate sur les mesures, sur le grain d\u2019orge, sur le \u00ab \u00e0 v\u00e9rifier, ne pas \u00bb.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Cette pi\u00e8ce est au Ch\u00e2teau, dit-il. Vitrine 12, elle a raison. Une intaille sur cornaline, un profil imp\u00e9rial. Je l\u2019ai vue cent fois. L\u00e9onie aussi. Nous y allions ensemble, autrefois.<\/p>\n<p>Il dit \u00ab autrefois \u00bb avec le poids que les gens de son \u00e2ge mettent dans ce mot, et je n\u2019ose pas l\u2019interrompre.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Cette description, reprend-il, ce n\u2019est pas celle d\u2019une vitrine. C\u2019est celle d\u2019un examen. On ne lit pas le grain d\u2019une monture \u00e0 travers une vitre, madame S\u00e9n\u00e9chal. On le lit \u00e0 la loupe, l\u2019objet pos\u00e9 sur un drap noir, sous une lampe. L\u00e9onie a tenu cette pierre.<\/p>\n<p>Voil\u00e0. Il vient de dire \u00e0 voix haute ce que je n\u2019osais que penser.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Quand ? je demande.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Anciennement, dit-il. Cette fiche est vieille, regardez l\u2019encre, le papier. L\u00e9onie a d\u00e9crit cette pierre il y a longtemps, du temps o\u00f9 elle pouvait l\u2019examiner de pr\u00e8s. Elle en avait une description de r\u00e9f\u00e9rence, comme nous en avons tous pour les objets que nous avons aim\u00e9s et connus. \u00c7a, ce n\u2019est pas un soup\u00e7on. C\u2019est de la m\u00e9moire d\u2019expert, couch\u00e9e sur le papier.<\/p>\n<p>Il pose le doigt sur les trois derniers mots, plus serr\u00e9s, \u00e0 l\u2019encre plus fra\u00eeche.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Mais \u00e7a, dit-il. \u00ab \u00c0 v\u00e9rifier, ne pas. \u00bb \u00c7a, c\u2019est r\u00e9cent. C\u2019est ajout\u00e9 apr\u00e8s, longtemps apr\u00e8s, d\u2019une main plus press\u00e9e. Vous comprenez ce que \u00e7a raconte ? L\u00e9onie avait sa fiche depuis des ann\u00e9es. Et un jour, r\u00e9cemment, elle est retourn\u00e9e voir l\u2019objet au Ch\u00e2teau. Elle l\u2019a compar\u00e9 \u00e0 ce qu\u2019elle gardait en m\u00e9moire et sur ce papier. Et ce qu\u2019elle a vu dans la vitrine ne correspondait plus tout \u00e0 fait. Alors elle a repris sa vieille fiche, et elle a \u00e9crit : \u00e0 v\u00e9rifier. Sa description d\u2019autrefois venait de devenir une pi\u00e8ce \u00e0 conviction.<\/p>\n<p>Je lui demande comment on remplace une pierre dans une vitrine de mus\u00e9e national. Il sourit, sans gaiet\u00e9.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 On ne la remplace pas dans la vitrine. C\u2019est ailleurs que \u00e7a se joue. Un objet sort pour une restauration, un pr\u00eat, une \u00e9tude. Il passe entre des mains, des ateliers, des transports. Et pour une pi\u00e8ce aussi petite qu\u2019une intaille, un bon graveur sur pierre dure peut faire une copie qu\u2019aucun visiteur ne distinguera derri\u00e8re une vitre. Ce qu\u2019on rend au mus\u00e9e, ce n\u2019est pas toujours ce qu\u2019on a emprunt\u00e9. Le vrai part au march\u00e9 de l\u2019ombre, le faux prend la place sous l\u2019\u00e9clairage. Personne ne s\u2019en aper\u00e7oit, parce que personne ne regarde un objet expos\u00e9 en se demandant s\u2019il est vrai. On le croit vrai parce qu\u2019il est l\u00e0.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Et L\u00e9onie regardait, elle.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 L\u00e9onie regardait tout. C\u2019\u00e9tait sa mal\u00e9diction et c\u2019\u00e9tait son m\u00e9tier. Elle a d\u00fb voir une diff\u00e9rence que personne d\u2019autre ne pouvait voir, parce qu\u2019elle, elle avait connu l\u2019objet d\u2019avant.<\/p>\n<p>Une vieille fiche de connaisseuse devenue, en trois mots, une accusation.<\/p>\n<p>Et L\u00e9onie est morte avant d\u2019avoir pu la porter.<\/p>\n<p>Onze heures trente. Camille passe en coup de vent, un sachet \u00e0 la main, l\u2019air un peu plus l\u00e9ger que la semaine derni\u00e8re. Elle s\u2019arr\u00eate net en voyant que je ne suis pas seule, fait mine de repartir, je la retiens.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Tiens. Madeleines. Celles de ma m\u00e8re, pas les miennes, rassure-toi. On a vu quelqu\u2019un hier, Bruno et moi. Un accompagnement, pour les couples.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Et ?<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Et pas du tout ce que je croyais. Je m\u2019attendais \u00e0 de la psychanalyse, \u00e0 remuer la vase, \u00e0 un grand d\u00e9ballage. Pas du tout. On a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s bien guid\u00e9s. On nous a appris \u00e0 regarder nos histoires sous un angle qu\u2019on ne connaissait ni l\u2019un ni l\u2019autre. C\u2019est b\u00eate \u00e0 dire, mais \u00e7a nous a fait du bien \u00e0 tous les deux.<\/p>\n<p>Elle dit \u00e7a et ses yeux brillent, et pour une fois ce n\u2019est pas de tristesse, c\u2019est de cette chose fragile qui ressemble \u00e0 de l\u2019espoir et qu\u2019on a peur de nommer pour ne pas l\u2019effrayer.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Je te raconterai mieux une autre fois, ajoute-t-elle. L\u00e0, tu as de la visite. Mais pour la premi\u00e8re fois depuis longtemps, j\u2019ai eu l\u2019impression qu\u2019on essayait la m\u00eame chose en m\u00eame temps, Bruno et moi.<\/p>\n<p>Camille voit tout, elle aussi, m\u00eame quand elle ne sait pas ce qu\u2019elle voit. Je la serre une seconde, fort. Elle repart vite, comme toujours, et la boutique sent la madeleine et quelque chose de plus rare, une \u00e9claircie.<\/p>\n<p>Midi. La cloche de la porte qui s\u2019ouvre, et c\u2019est Olivier, en personne cette fois, un plateau \u00e0 la main. Je n\u2019ai rien command\u00e9, mais Olivier n\u2019attend pas qu\u2019on commande, il a vu de sa terrasse que je n\u2019\u00e9tais pas sortie d\u00e9jeuner et que j\u2019avais de la visite.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Deux assiettes du jour, dit-il en posant le plateau. On ne parle pas le ventre vide, \u00e7a donne de mauvaises id\u00e9es.<\/p>\n<p>Il salue Lavergne d\u2019un signe de t\u00eate, de ces saluts entre hommes qui ne se connaissent pas mais se reconnaissent. Il ne s\u2019attarde pas, il a son service. Mais sur le seuil, il me lance, l\u2019air de rien :<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Vous avez meilleure mine que la semaine derni\u00e8re, vous. Ou alors c\u2019est que vous avez trouv\u00e9 de quoi ruminer. Chez vous, \u00e7a revient au m\u00eame.<\/p>\n<p>Et il repart vers ses fourneaux avant que je trouve quoi r\u00e9pondre. D\u00e9cid\u00e9ment, dans cette ville, tout le monde lit sur mon visage des choses que je croyais y avoir cach\u00e9es.<\/p>\n<p>Quatorze heures. Les assiettes repouss\u00e9es sur le coin du comptoir, la note a repris sa place centrale. C\u2019est l\u00e0 que la journ\u00e9e bascule, doucement, comme toutes les choses graves chez les gens polis.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Si vous avez raison, je dis, si l\u2019objet expos\u00e9 n\u2019est pas le bon, alors il faut le dire. \u00c0 la gendarmerie. \u00c0 quelqu\u2019un.<\/p>\n<p>Il repose sa tasse. Il me regarde longtemps, et il y a dans ses yeux une bont\u00e9 qui rend ce qu\u2019il va dire plus difficile.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Le dire avec quoi, madame S\u00e9n\u00e9chal ? Une note manuscrite, sans date, sans signature, \u00e9crite par une femme qui n\u2019est plus l\u00e0 pour l\u2019expliquer. Vous savez ce qu\u2019on en fera ? On dira qu\u2019une vieille dame s\u2019ennuyait et brodait des histoires. On salira sa m\u00e9moire, et on ne prouvera rien. L\u00e9onie a pass\u00e9 peut-\u00eatre des ann\u00e9es \u00e0 ne rien dire, justement. Elle savait, elle. Elle a choisi de relever et de se taire.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Donc on se tait aussi ?<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Je ne dis pas \u00e7a. Je dis qu\u2019avant de parler, il faut \u00eatre s\u00fbr. Et qu\u2019\u00eatre s\u00fbr, dans cette affaire, \u00e7a veut dire retrouver ce que L\u00e9onie cherchait. Pas crier ce qu\u2019on croit.<\/p>\n<p>Il remet son chapeau. Sur le seuil, il se retourne.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 R\u00e9fl\u00e9chissez \u00e0 une chose. Un homme est mort la semaine derni\u00e8re en s\u2019approchant trop pr\u00e8s de cette question. L\u00e9onie est morte avant d\u2019y r\u00e9pondre. Vous venez d\u2019h\u00e9riter de la question, avec la boutique. \u00c0 vous de d\u00e9cider si vous en voulez.<\/p>\n<p>Il sort. La porte se referme sur son petit cliquetis.<\/p>\n<p>Je reste seule avec la note, le livre sur les jardins, et le choix qu\u2019il vient de me laisser sur les bras, intact, poli, terrible. Parler maintenant et salir L\u00e9onie sans rien prouver. Ou me taire et continuer, seule, sur le chemin exact qui a tu\u00e9 un homme.<\/p>\n<p>Je range la note dans le tiroir. Mais cette fois, je ne la glisse pas sous les enveloppes pour l\u2019oublier. Je la pose dessus.<\/p>\n<\/div>\n<\/details>\n<details class=\"fy-ep\">\n<summary><span class=\"fy-ep-num\">\u00c9pisode 8<\/span><span class=\"fy-ep-title\">La carte<\/span><\/summary>\n<div class=\"fy-body\">\n<p>Vendredi, neuf heures et quart. La carte est pos\u00e9e sur le comptoir entre Hugo et moi, et aucun de nous deux n\u2019a envie de la toucher.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Il est pass\u00e9 il y a une demi-heure, dit Hugo. Tu \u00e9tais au pain. Bien mis, poli, la cinquantaine. Il a dit qu\u2019il \u00e9tait dans la restauration d\u2019objets anciens, qu\u2019il travaillait avec les mus\u00e9es, les collections, les particuliers. Qu\u2019il avait entendu parler du fonds de Madame L\u00e9onie. Il a laiss\u00e9 \u00e7a.<\/p>\n<p>Papier \u00e9pais, beau grain, deux lignes sobres. Un nom que je ne connais pas. Une mention : restaurateur, expert en objets d\u2019art. Un num\u00e9ro de portable. Pas d\u2019adresse, pas d\u2019atelier, pas de ville. J\u2019en ai distribu\u00e9, des cartes comme celle-l\u00e0, faites pour donner confiance et ne rien laisser v\u00e9rifier. Un portable, c\u2019est une ligne qu\u2019on coupe quand on veut.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Et toi, tu lui as dit quoi ?<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Trop de choses, dit Hugo, et il fronce les sourcils. Il \u00e9tait sympathique. Trop, peut-\u00eatre. Du genre qui te met \u00e0 l\u2019aise si vite que tu te demandes apr\u00e8s pourquoi tu lui as tout racont\u00e9. Je lui ai parl\u00e9 du fonds, de toi, de tes horaires. C\u2019est en y repensant que je me suis dit qu\u2019il avait beaucoup appris et moi rien.<\/p>\n<p>Je range la carte dans le tiroir, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la note.<\/p>\n<p>Depuis une semaine, tous les soirs, je fouille le fonds comme Lavergne me l\u2019a laiss\u00e9 en consigne : retrouver ce que L\u00e9onie cherchait, avant de crier ce que je crois. Une fiche ne tombe pas du ciel toute seule. S\u2019il y en avait une, il y en a peut-\u00eatre d\u2019autres. Je n\u2019ai encore rien trouv\u00e9, sauf une certitude : on ne lit pas le fonds de L\u00e9onie, on le fouille. Et pendant que je fouillais, quelqu\u2019un, dehors, faisait le m\u00eame travail sur moi.<\/p>\n<p>Dix heures et demie. La porte s\u2019ouvre sur une voix avant de s\u2019ouvrir sur quelqu\u2019un.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Bonjour, c\u2019est St\u00e9phanie !<\/p>\n<p>St\u00e9phanie Faure fait les m\u00e9nages de plusieurs meubl\u00e9s de tourisme du centre, plus un cabinet m\u00e9dical et deux particuliers, sa journ\u00e9e d\u00e9coup\u00e9e en tranches qu\u2019elle traverse d\u2019un bout \u00e0 l\u2019autre de la ville. Depuis quelques jours, elle s\u2019arr\u00eate chez moi avant sa derni\u00e8re tourn\u00e9e, commande un serr\u00e9, toujours, et elle annonce son entr\u00e9e m\u00eame quand je suis \u00e0 un m\u00e8tre, par une habitude, je crois, de pr\u00e9venir les logements vides. Elle pose son trousseau sur le comptoir, chaque cl\u00e9 avec son \u00e9tiquette de couleur, et son petit carnet \u00e0 spirale \u00e0 c\u00f4t\u00e9, \u00e9corn\u00e9, gonfl\u00e9 de notes. Quel logement, quelle heure, ce qui manque, ce qui est cass\u00e9.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Vous notez tout ?<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Tout. Ce qu\u2019on n\u2019a pas \u00e9crit, c\u2019est votre parole contre la leur. Tenez, en ce moment, j\u2019ai un appartement qui m\u2019\u00e9tonne. Trop bien rang\u00e9. J\u2019y entre comme si personne n\u2019y avait vraiment v\u00e9cu. Deux tasses dans l\u2019\u00e9vier, et rien d\u2019autre. On voit qu\u2019ils sont pass\u00e9s, mais ils n\u2019ont touch\u00e9 \u00e0 rien.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Et \u00e7a vous inqui\u00e8te ?<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Non, au contraire, \u00e7a m\u2019arrange, je n\u2019ai rien \u00e0 faire. C\u2019est la premi\u00e8re fois, en quinze ans, que je vois \u00e7a.<\/p>\n<p>Elle dit \u00e7a en riant, parce qu\u2019elle rit de tout, elle finit son caf\u00e9, elle file, d\u00e9j\u00e0 en retard sur la rue de France. Je ne sais pas encore que je viens d\u2019entendre la premi\u00e8re phrase d\u2019une autre histoire que celle qui m\u2019occupe.<\/p>\n<p>Onze heures et demie. Camille, au t\u00e9l\u00e9phone, voix de couloir, un chariot quelque part derri\u00e8re elle.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 S\u00e9n\u00e9chal. Deux minutes. Tu te souviens du monsieur du Ch\u00e2teau ?<\/p>\n<p>Tout se fige un peu, le torchon dans ma main, la rue dans la vitrine.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Son fr\u00e8re est \u00e0 l\u2019h\u00f4pital depuis ce matin. Mercier, ils s\u2019appellent. Les papiers, la lev\u00e9e du corps, tout ce qu\u2019on fait quand on est la famille et qu\u2019on est seul \u00e0 l\u2019\u00eatre. Je l\u2019ai accompagn\u00e9 jusqu\u2019au taxi. Il loge dans le m\u00eame h\u00f4tel que son fr\u00e8re, \u00e0 Avon, pr\u00e8s de la gare. Et il repart demain.<\/p>\n<p>Elle marque un temps, et j\u2019entends qu\u2019elle choisit ses mots.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Je ne sais pas ce que tu as commenc\u00e9, et tu ne me le diras pas. Mais ce monsieur a pass\u00e9 la matin\u00e9e \u00e0 signer des papiers que personne ne devrait signer seul. Si quelqu\u2019un a des questions \u00e0 lui poser, c\u2019est maintenant. Apr\u00e8s, il n\u2019y aura plus personne \u00e0 qui les poser.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Camille&#8230;<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 On y retourne lundi, Bruno et moi. Deuxi\u00e8me s\u00e9ance. Tu vois, moi aussi j\u2019apprends \u00e0 regarder les choses en face. Je te laisse, on m\u2019appelle.<\/p>\n<p>Elle raccroche, d\u00e9j\u00e0 rappel\u00e9e par son couloir. Et je reste derri\u00e8re mon comptoir avec, dans le tiroir, une carte sans adresse, et dans la t\u00eate, sans que je l\u2019aie demand\u00e9e, l\u2019adresse de quelqu\u2019un d\u2019autre.<\/p>\n<p>Quatorze heures. J\u2019ai pris ma d\u00e9cision. Hugo garde la boutique jusqu\u2019\u00e0 la fermeture, ses fiches de concours \u00e9tal\u00e9es dans le coin caf\u00e9. Moi, j\u2019emballe un livre. Un volume sur le Ch\u00e2teau, du fonds r\u00e9gional, ceux que le monsieur en imperm\u00e9able lisait \u00e0 sa table du fond. Je fais un paquet soign\u00e9, kraft et ficelle, et sur le paquet j\u2019\u00e9cris un mensonge : commande de M. Mercier.<\/p>\n<p>Mentir avec un objet, c\u2019est mentir deux fois. Je le sais, je le fais quand m\u00eame, et je note, dans un coin froid de moi-m\u00eame, que ces gestes-l\u00e0 me reviennent vite.<\/p>\n<p>Seize heures. Le bus me d\u00e9pose devant la gare de Fontainebleau-Avon, \u00e0 l\u2019oppos\u00e9 exact de mes habitudes. L\u2019h\u00f4tel est \u00e0 deux pas, une fa\u00e7ade \u00e9troite, un bar minuscule qui sent l\u2019encaustique et le caf\u00e9 de percolateur. L\u2019homme est seul \u00e0 une table pr\u00e8s de la fen\u00eatre. Je n\u2019ai pas besoin qu\u2019on me le d\u00e9signe : soixante-dix ans pass\u00e9s, une veste de quelqu\u2019un qui ne voyage plus souvent, et devant lui une pile de papiers administratifs align\u00e9s au millim\u00e8tre, qu\u2019il ne lit pas.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Monsieur Mercier ? Je suis la libraire de la rue des Sablons. Votre fr\u00e8re avait command\u00e9 un ouvrage chez nous. J\u2019ai pens\u00e9 que vous voudriez l\u2019avoir.<\/p>\n<p>Je pose le paquet sur la table. Il regarde le paquet, puis moi, longuement, et je comprends, avant qu\u2019il ouvre la bouche, que mon mensonge n\u2019a pas pass\u00e9 la porte avec moi.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Mon fr\u00e8re n\u2019achetait plus de livres, madame. Il disait qu\u2019\u00e0 son \u00e2ge, on rend, on n\u2019accumule plus. Il les consultait. Partout. C\u2019\u00e9tait sa fa\u00e7on d\u2019\u00eatre au monde.<\/p>\n<p>Il repousse doucement le paquet vers moi.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Mais asseyez-vous. Antoine m\u2019avait dit que la ni\u00e8ce avait repris la boutique. Alors c\u2019est peut-\u00eatre \u00e0 moi de vous poser la question que vous \u00eates venue me poser.<\/p>\n<p>Je m\u2019assois. Et parce qu\u2019il vient de me prendre mon mensonge des mains, je lui donne ce qui me reste : un morceau de v\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Votre fr\u00e8re cherchait quelque chose que ma tante d\u00e9tenait. Je crois que je l\u2019ai trouv\u00e9. Et je crois que c\u2019est dangereux.<\/p>\n<p>Il ferme les yeux un instant, comme on encaisse une confirmation plut\u00f4t qu\u2019une nouvelle. Puis il parle, pos\u00e9ment, \u00e0 la fa\u00e7on de quelqu\u2019un qui a pr\u00e9par\u00e9 ce qu\u2019il dirait si quelqu\u2019un venait enfin le lui demander.<\/p>\n<p>Antoine Mercier a pass\u00e9 sa vie dans les ventes publiques, \u00e0 Paris, expert aupr\u00e8s des commissaires-priseurs. Les objets de vitrine, les pierres grav\u00e9es, l\u2019orf\u00e8vrerie. \u00c0 la retraite, il s\u2019\u00e9tait mis en t\u00eate une derni\u00e8re affaire, seul, sans mandat de personne. Depuis des mois, il ne parlait plus que de \u00e7a : une pi\u00e8ce de Fontainebleau qui n\u2019\u00e9tait plus la bonne.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Il avait \u00e9crit au Ch\u00e2teau, vous savez. Une demande d\u2019examen en bonne et due forme, avec ses titres, ses r\u00e9f\u00e9rences. On lui a r\u00e9pondu que sa requ\u00eate suivait son cours.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 La gendarmerie vous a rendu ses affaires ?<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Hier. Depuis qu\u2019ils ont class\u00e9, tout va tr\u00e8s vite. La valise, les v\u00eatements, sa montre, ses deux livres. Et pas le carnet. Mon fr\u00e8re notait tout depuis cinquante ans, madame. Des carnets noirs, toujours le m\u00eame mod\u00e8le, il en a cent vingt chez lui, num\u00e9rot\u00e9s. Il ne sortait pas sans le carnet en cours. Il n\u2019\u00e9tait ni dans la chambre, ni sur lui, ni aux objets trouv\u00e9s. J\u2019ai demand\u00e9 deux fois. On m\u2019a r\u00e9pondu deux fois qu\u2019il n\u2019y avait pas de carnet.<\/p>\n<p>Il aligne ses papiers, qui \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 align\u00e9s.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Un homme tombe dans un escalier, et son carnet ne tombe nulle part. Voil\u00e0 ce que je remporte chez moi demain.<\/p>\n<p>Le bar est silencieux. Derri\u00e8re le comptoir, le percolateur souffle. Je pense au tiroir de ma boutique, \u00e0 la note de L\u00e9onie, \u00e0 la carte pos\u00e9e dessus. Je pense que l\u2019homme qui a pris ce carnet sait, mieux que personne, ce que valent les choses \u00e9crites.<\/p>\n<p>Je me l\u00e8ve, je le remercie, je lui laisse le livre. Pas comme une commande. Comme un objet qui appartenait d\u00e9j\u00e0 un peu \u00e0 son fr\u00e8re. C\u2019est \u00e0 la porte qu\u2019il me rappelle.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Madame. Vous a-t-on dit que mon fr\u00e8re \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 venu, l\u2019automne dernier ? Deux fois. Pas pour le Ch\u00e2teau. Pour votre tante.<\/p>\n<p>Je me retourne. Il n\u2019a pas boug\u00e9 de sa table, il parle \u00e0 mi-voix, et chaque mot porte jusqu\u2019\u00e0 moi comme dans une \u00e9glise vide.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Il disait qu\u2019elle avait connu la pierre mieux que personne. Qu\u2019elle avait de quoi prouver, et qu\u2019elle finirait par le lui donner. Il est rentr\u00e9 bredouille les deux fois. La seconde, il m\u2019a t\u00e9l\u00e9phon\u00e9 le soir, tard. Il n\u2019\u00e9tait pas en col\u00e8re, c\u2019\u00e9tait pire. Il m\u2019a dit : elle sait tout, et elle ne dira rien. Et puis il a ajout\u00e9 une phrase que je retourne depuis sa mort sans en trouver le sens. Il a dit : ce n\u2019est pas elle qu\u2019elle prot\u00e8ge.<\/p>\n<p>Le percolateur souffle. Dehors, un train ralentit en entrant en gare.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 J\u2019ai pens\u00e9 que vous \u00e9tiez la mieux plac\u00e9e pour la comprendre un jour, cette phrase, dit-il. Maintenant, elle est \u00e0 vous aussi.<\/p>\n<p>Je sors de l\u2019h\u00f4tel avec un paquet de moins et une phrase de plus. Le soir descend sur Avon, les voyageurs remontent vers Paris, et moi j\u2019attends mon bus, tourn\u00e9e vers ma ville, mon tiroir, ma rue. L\u00e9onie savait tout et n\u2019a rien dit. Je croyais avoir h\u00e9rit\u00e9 d\u2019un secret. Je comprends que j\u2019ai h\u00e9rit\u00e9 de quelqu\u2019un. Et que je ne sais pas de qui.<\/p>\n<\/div>\n<\/details>\n<details class=\"fy-ep\">\n<summary><span class=\"fy-ep-num\">\u00c9pisode 9<\/span><span class=\"fy-ep-title\">La liste<\/span><\/summary>\n<div class=\"fy-body\">\n<p>Je l\u2019ai trouv\u00e9e hier soir, \u00e0 la nuit tomb\u00e9e, dans le dernier carton que je n\u2019avais pas encore ouvert, celui des invendables de la boutique que je gardais pour le bac du trottoir. Pas dans le fonds pr\u00e9cieux. Dans le rebut. L\u00e9onie avait cach\u00e9 la seconde feuille l\u00e0 o\u00f9 personne, pas m\u00eame un voleur patient, n\u2019aurait l\u2019id\u00e9e de chercher : entre les pages d\u2019un catalogue de quincaillerie de 1974.<\/p>\n<p>Depuis Avon, je ne cherchais plus au hasard. Elle avait de quoi prouver, a dit le fr\u00e8re. On ne prouve pas avec une seule fiche. Alors j\u2019ai fouill\u00e9 comme on ne fouille que lorsqu\u2019on sait qu\u2019une chose existe : tout, jusqu\u2019aux poubelles. La boutique ferm\u00e9e, une seule lampe, le silence de la rue pi\u00e9tonne. J\u2019ai senti la feuille avant de la voir, ce petit ressaut sous les doigts quand une page est plus \u00e9paisse que les autres. J\u2019ai d\u00e9pli\u00e9. Et j\u2019ai compris \u00e0 la premi\u00e8re ligne que ma grand-tante venait de me parler depuis sa tombe.<\/p>\n<p>Ce matin, je la relis \u00e0 la lumi\u00e8re du jour, et le jour ne la rend pas moins lourde.<\/p>\n<p>Ce n\u2019est pas une fiche d\u2019objet, cette fois. C\u2019est une liste. Des dates, espac\u00e9es de plusieurs mois, sur six ou sept ans. En face de chaque date, une initiale, toujours la m\u00eame, et un montant. Des montants qui ne ressemblent \u00e0 rien de ce qu\u2019on voit passer dans une librairie. Cinq chiffres, parfois six. Et en bas, soulign\u00e9s deux fois, trois mots : <em>toujours par lui.<\/em><\/p>\n<p>J\u2019ai pass\u00e9 assez d\u2019ann\u00e9es \u00e0 lire des tableaux de chiffres pour reconna\u00eetre, du premier coup d\u2019\u0153il, que celui-l\u00e0 n\u2019est pas un tableau d\u2019achats. On n\u2019ach\u00e8te pas le m\u00eame genre de chose tous les huit mois, \u00e0 la m\u00eame personne, pour ces sommes. Ce sont des ventes. Quelqu\u2019un a vendu, r\u00e9guli\u00e8rement, pendant des ann\u00e9es, des objets pour des montants qu\u2019on ne sort que pour des pi\u00e8ces de mus\u00e9e. Et L\u00e9onie tenait le compte. Pas le sien : le compte d\u2019un autre. C\u2019est la r\u00e9gularit\u00e9 qui me glace, plus que les sommes. Une pi\u00e8ce, puis le silence. Des mois. Une autre pi\u00e8ce. Le rythme de quelqu\u2019un qui sait qu\u2019une collection trop vite amput\u00e9e se remarque, et qu\u2019un patrimoine grignot\u00e9 lentement ne manque \u00e0 personne.<\/p>\n<p>La derni\u00e8re date : l\u2019hiver dernier. Quelques semaines avant que L\u00e9onie ferme sa boutique l\u2019apr\u00e8s-midi pour aller au Ch\u00e2teau v\u00e9rifier quelque chose. Apr\u00e8s cette date, plus rien. La colonne s\u2019arr\u00eate net. Pas parce que le trafic s\u2019est arr\u00eat\u00e9. Parce que celle qui le notait est morte en f\u00e9vrier.<\/p>\n<p>Et pendant que je replie la liste, une pens\u00e9e me traverse, d\u00e9sagr\u00e9able comme un courant d\u2019air : je ne suis pas la premi\u00e8re \u00e0 tenir ce genre de papier. Antoine Mercier remplissait des carnets noirs, num\u00e9rot\u00e9s, et le sien a disparu entre un escalier et une chambre d\u2019h\u00f4tel. Quelqu\u2019un, quelque part, lit l\u2019enqu\u00eate d\u2019un mort pendant que je commence la mienne. Et le seul homme nouveau dans le paysage, celui qui sait mieux que personne ce que valent les choses \u00e9crites, a laiss\u00e9 sa carte dans mon tiroir et rang\u00e9 mes horaires dans son propre carnet. Depuis sa visite, je tire le verrou du haut tous les soirs. Ce matin, pour la premi\u00e8re fois, je me demande si un verrou int\u00e9resse un homme pareil.<\/p>\n<p>Avant d\u2019ouvrir, je fais une chose que j\u2019aurais d\u00fb faire il y a trois semaines : je reprends les cartons de la dame de Massy. Pas pour trier. Pour lire les pages de garde. Son p\u00e8re glissait des choses dans ses livres, m\u2019avait-elle dit en regardant l\u2019\u00e9tag\u00e8re de L\u00e9onie. Or les gens qui glissent des choses dans leurs livres les signent aussi, c\u2019est une population que je commence \u00e0 conna\u00eetre. Au quatri\u00e8me volume, je le trouve : un ex-libris grav\u00e9, sobre, coll\u00e9 au contreplat. <em>Andr\u00e9 Estienne.<\/em> Le m\u00eame, ensuite, dans un livre sur deux.<\/p>\n<p>La ligne blanche de mon carnet a un nom, d\u00e9sormais. Je ne l\u2019\u00e9cris pas encore. Je veux le lui entendre dire.<\/p>\n<p>Alors je pr\u00e9pare la suite comme on pr\u00e9pare une vitrine. Sur le comptoir, bien en \u00e9vidence, je pose une chemise cartonn\u00e9e ferm\u00e9e d\u2019un \u00e9lastique, avec au crayon, lisible pour qui sait lire \u00e0 l\u2019envers : <em>L. \u2014 papiers trouv\u00e9s dans le fonds.<\/em> Elle a dit qu\u2019elle repasserait pour les feuilles. Tout me dit qu\u2019elle tient ce genre de promesse.<\/p>\n<p>En fin de matin\u00e9e, Camille appelle, en marchant, le vent dans le micro.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Deuxi\u00e8me s\u00e9ance hier. On y retourne. Et l\u00e0, S\u00e9n\u00e9chal, tu vas rire : on a parl\u00e9 d\u2019argent. Pas de sentiments. D\u2019argent. De qui paie quoi, de pourquoi je compte tout et lui rien, de pourquoi \u00e7a me met en col\u00e8re depuis huit ans sans que je l\u2019aie jamais dit. C\u2019est fou comme on se cache derri\u00e8re l\u2019argent pour ne pas parler du reste. Tu vois ?<\/p>\n<p>Je vois, oui. Mieux qu\u2019elle ne croit, ce matin pr\u00e9cis\u00e9ment, mais \u00e7a, je le garde pour moi.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Continue d\u2019y aller, Camille.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Toi aussi, continue. Je ne sais pas \u00e0 quoi, mais tu as la voix de quelqu\u2019un qui avance.<\/p>\n<p>Le d\u00e9but d\u2019apr\u00e8s-midi am\u00e8ne peu de monde. Vers deux heures, l\u2019uniforme de Garnier passe devant ma vitrine, tourn\u00e9e de quartier, un doigt au k\u00e9pi en m\u2019apercevant derri\u00e8re la caisse. Je l\u00e8ve la main, il est d\u00e9j\u00e0 loin. Il m\u2019a demand\u00e9, il y a des semaines, de lui signaler un nom ou un visage. J\u2019ai d\u00e9sormais bien mieux qu\u2019un nom : une initiale qui revient sept ans, deux \u00e9critures, des montants. Et je ne traverse pas la rue derri\u00e8re lui, parce que ce que je tiens n\u2019innocente pas L\u00e9onie, \u00e7a l\u2019enfonce. Tant que je ne sais pas ce que vaut le silence de ma grand-tante, tout ce que je poserais sur un bureau de gendarmerie l\u2019y poserait avec. Je me donne encore quelques jours. Je sais d\u00e9j\u00e0 que c\u2019est le genre de d\u00e9lai qu\u2019on regrette.<\/p>\n<p>Et puis la cloche, et c\u2019est elle. Je la reconnais \u00e0 sa fa\u00e7on de tenir la porte, h\u00e9sitante.<\/p>\n<p>Elle va droit au comptoir. Son regard tombe sur la chemise cartonn\u00e9e, s\u2019y attarde, remonte vers moi. Elle s\u2019assoit sans qu\u2019on le lui propose.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Vous en avez trouv\u00e9, donc, dit-elle.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Asseyez-vous, madame Estienne.<\/p>\n<p>Le nom la touche comme une petite d\u00e9charge. Elle ne demande pas comment je le connais.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Vous avez mis le temps, dit-elle enfin. Votre tante, elle, savait depuis toujours qui j\u2019\u00e9tais.<\/p>\n<p>Elle parle, et c\u2019est comme une digue qui choisit elle-m\u00eame l\u2019endroit o\u00f9 c\u00e9der. Son p\u00e8re. Quarante ans de collection, prudente d\u2019abord, des gravures, des monnaies, des choses qu\u2019on montre. Et puis, sur la fin, des pi\u00e8ces dont il ne montrait plus rien \u00e0 personne, qu\u2019il gardait dans une armoire forte \u00e0 la cave et qu\u2019il regardait seul, le soir, comme on entretient un vice. Apr\u00e8s sa mort, au printemps, elle a vid\u00e9 la biblioth\u00e8que, parce que c\u2019est ce qu\u2019on vide en premier, c\u2019est ce qui prend la place. L\u2019armoire, elle ne savait pas l\u2019ouvrir. Quand le serrurier est venu, elle a trouv\u00e9 les \u00e9crins. Et sous les \u00e9crins, une enveloppe.<\/p>\n<p>Elle pose son sac sur ses genoux, en sort l\u2019enveloppe, la met sur le comptoir, entre la chemise et moi.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Des ventes de gr\u00e9 \u00e0 gr\u00e9, dit-elle. C\u2019est \u00e9crit dessus, c\u2019est joliment \u00e9crit. Un objet d\u00e9sign\u00e9 en trois mots prudents, une date, un montant. Jamais d\u2019en-t\u00eate. Jamais de signature qu\u2019on puisse lire. Le genre de papier qui rassure l\u2019acheteur et ne compromet pas le vendeur. Mon p\u00e8re a achet\u00e9 pendant des ann\u00e9es \u00e0 un homme dont le nom entier ne figure nulle part. Une initiale, parfois, dans un coin. Un V.<\/p>\n<p>Le V de la liste. Je ne dis rien. C\u2019est elle qui est venue vider ses poches, pas moi.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Pourquoi me donner \u00e7a ?<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Parce que je ne dors plus avec, \u00e0 la maison. Parce que mon p\u00e8re est mort tranquille, madame, et que je voudrais que \u00e7a reste comme \u00e7a. Et parce que si quelqu\u2019un doit comprendre ce que ces papiers racontent, je pr\u00e9f\u00e8re que ce soit vous plut\u00f4t que la personne qui finira par me les r\u00e9clamer.<\/p>\n<p>Elle se l\u00e8ve. \u00c0 la porte, elle s\u2019arr\u00eate et me fait face, ce qu\u2019elle n\u2019avait jamais vraiment fait.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Vous savez ce que disait mon p\u00e8re ? Que rien ne se vendait dans cette ville sans que votre tante le sache. Il ne disait pas \u00e7a m\u00e9chamment. Il disait \u00e7a prudemment.<\/p>\n<p>Et elle sort. La cloche retombe. Je reste avec une enveloppe que je n\u2019ai pas demand\u00e9e et un nom que j\u2019ai conquis, et je ne sais pas lequel des deux p\u00e8se le plus.<\/p>\n<p>J\u2019ouvre le carnet des rachats. Sur la ligne rest\u00e9e blanche depuis le premier jour, j\u2019\u00e9cris : <em>Estienne.<\/em> Une dette de moins envers moi-m\u00eame. Il ne m\u2019aura fallu qu\u2019un mort, un fr\u00e8re et une armoire forte.<\/p>\n<p>\u00c0 la fermeture, je tire le rideau et je regarde vers le bout de la rue, vers la place, ce qui est devenu chez moi un geste de fermeture comme un autre. Personne sur le pas de la porte coch\u00e8re. Mais au premier \u00e9tage de l\u2019immeuble du coworking, une fen\u00eatre est \u00e9clair\u00e9e, une seule, longtemps apr\u00e8s l\u2019heure des bureaux. Quelqu\u2019un travaille tard au bout de ma rue. Ce n\u2019est l\u2019affaire de personne, et s\u00fbrement pas la mienne, pas ce soir. J\u2019ai d\u00e9j\u00e0 un fant\u00f4me \u00e0 plein temps. L\u2019autre attendra son tour, et je sais tr\u00e8s bien, en remontant chez moi, que les fant\u00f4mes n\u2019attendent jamais leur tour bien longtemps.<\/p>\n<p>Le soir, volets clos, je fais ce que ferait n\u2019importe quel auditeur devant deux comptabilit\u00e9s du m\u00eame trafic : je les pose c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te sur ma table. La liste de L\u00e9onie \u00e0 gauche. Les quittances d\u2019Andr\u00e9 Estienne \u00e0 droite. Et je coche.<\/p>\n<p>Les dates se r\u00e9pondent. Pas toutes, Estienne n\u2019\u00e9tait pas le seul client. Mais sept fois en sept ans, une quittance de la cave r\u00e9pond \u00e0 une ligne de la liste, au mois pr\u00e8s, au montant pr\u00e8s. Sept fois, ce que V vendait, c\u2019est le p\u00e8re Estienne qui l\u2019achetait. L\u00e9onie comptait juste.<\/p>\n<p>Et puis je retourne la derni\u00e8re quittance, et je m\u2019arr\u00eate.<\/p>\n<p>Une date de l\u2019avant-dernier hiver. Un montant \u00e0 six chiffres, le plus gros de l\u2019enveloppe. Trois mots prudents : <em>pierre grav\u00e9e, monture.<\/em><\/p>\n<p>Sur la liste de L\u00e9onie, \u00e0 cette date, il n\u2019y a rien. Pas de ligne, pas de montant. Rien entre la vente d\u2019octobre et celle du printemps suivant. La femme qui a tenu sept ans le registre d\u2019un homme prudent n\u2019a pas vu passer la plus grosse vente des sept ann\u00e9es. Ou ne l\u2019a pas \u00e9crite.<\/p>\n<p>Je me d\u00e9fends de conclure. Une pierre grav\u00e9e, il s\u2019en vend d\u2019autres, il s\u2019en vendait avant celle du Ch\u00e2teau. Mais mes mains, elles, ont d\u00e9j\u00e0 attrap\u00e9 le t\u00e9l\u00e9phone. Je photographie chaque feuille, une \u00e0 une, la liste, les quittances, la note de la vitrine 12. Si les originaux disparaissent, il restera \u00e7a.<\/p>\n<p>Puis je range. Les feuilles de L\u00e9onie retournent demain aux cachettes de L\u00e9onie, la liste au catalogue de quincaillerie, la note au M\u00e9rim\u00e9e, page cent quatre : le tiroir, tout le monde y pense, et les cachettes d\u2019une morte ont fait leurs preuves. Les quittances d\u2019Estienne, elles, restent avec moi, sous mon toit. Deux comptabilit\u00e9s, deux adresses.<\/p>\n<p>Avant d\u2019\u00e9teindre, je prends dans la r\u00e9serve un cahier neuf, de ceux que je vends aux \u00e9tudiants. Tout le monde consigne, dans cette histoire. Garnier, St\u00e9phanie, L\u00e9onie, Mercier et son carnet envol\u00e9. \u00c0 mon tour. Sur la premi\u00e8re page, j\u2019\u00e9cris une seule question, et c\u2019est elle qui me tiendra \u00e9veill\u00e9e :<\/p>\n<p><em>Qu\u2019est-ce que V a vendu \u00e0 Andr\u00e9 Estienne, l\u2019avant-dernier hiver, que L\u00e9onie n\u2019a pas voulu \u00e9crire ?<\/em><\/p>\n<\/div>\n<\/details>\n<details class=\"fy-ep\" open>\n<summary><span class=\"fy-ep-num\">\u00c9pisode 10<\/span><span class=\"fy-ep-title\">Le quatorze<\/span><\/summary>\n<div class=\"fy-body\">\n<p>La ville d\u00e9borde. Un quatorze juillet au c\u0153ur de l\u2019\u00e9t\u00e9, \u00e0 Fontainebleau, c\u2019est le Ch\u00e2teau pris d\u2019assaut, les terrasses qui se d\u00e9ploient sur le pav\u00e9, les familles qui remontent de la gare par grappes. La rue des Sablons charrie un fleuve lent de gens qui l\u00e8chent les vitrines, une glace \u00e0 la main. Ma boutique n\u2019a pas d\u00e9sempli depuis l\u2019ouverture, et je tiens seule la caisse, le caf\u00e9-th\u00e9 et les renseignements : Hugo passe ses oraux apr\u00e8s-demain, je l\u2019ai consign\u00e9 chez lui, dans ses fiches.<\/p>\n<p>En d\u00e9but d\u2019apr\u00e8s-midi, mon t\u00e9l\u00e9phone sonne sur le comptoir. Num\u00e9ro masqu\u00e9. Je r\u00e9ponds entre deux clients. Personne. Un bruit de fond de rue, un brouhaha, le d\u00e9clic. Je repose le t\u00e9l\u00e9phone et je sers le client suivant, et le brouhaha du t\u00e9l\u00e9phone continue dans mes oreilles, parce qu\u2019il ressemblait au bruit de ma propre rue.<\/p>\n<p>Dans un flux de touristes, tout le monde bouge : on avance, on s\u2019arr\u00eate, on photographie, on repart. Quand un seul point reste fixe pendant que tout s\u2019\u00e9coule, l\u2019\u0153il le rep\u00e8re sans qu\u2019on le lui demande. Depuis ce matin, j\u2019ai cette sensation que je chasse et qui revient. Un point fixe, quelque part dans le courant. Je ne l\u2019ai pas encore trouv\u00e9.<\/p>\n<p>Monique, elle, franchit les deux m\u00e8tres qui s\u00e9parent son tabac de ma porte, le torchon \u00e0 la main, exasp\u00e9r\u00e9e et ravie \u00e0 la fois.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 J\u2019ai vendu plus de cartes et de timbres en une matin\u00e9e qu\u2019en deux semaines de novembre. Tenez. Pour Hugo.<\/p>\n<p>Elle pose sur le comptoir un paquet de fiches bristol, reli\u00e9es d\u2019un \u00e9lastique rose, couvertes de sa grande \u00e9criture de caissi\u00e8re. Des dates, des noms d\u2019hommes politiques, des d\u00e9finitions au feutre.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Il m\u2019a dit qu\u2019il butait sur les institutions. Bernard a trouv\u00e9 \u00e7a ridicule, alors j\u2019en ai fait le double. Qu\u2019il ne dise plus que je manque de chaleur humaine, ce petit.<\/p>\n<p>Je promets de transmettre. Elle repart, puis revient du seuil, et baisse d\u2019un ton.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Autre chose. Hier, un homme est venu au tabac. Bien mis, pas d\u2019ici. Entre deux phrases, l\u2019air de rien, il a pos\u00e9 des questions sur la librairie. Qui la tenait. Si la ni\u00e8ce de madame L\u00e9onie habitait en ville. Et une bizarrerie : il ne demandait pas vos horaires, il les v\u00e9rifiait. Il connaissait les r\u00e9ponses avant moi. Celui-l\u00e0, je ne l\u2019ai pas aim\u00e9.<\/p>\n<p>Elle ne sait rien, Monique, ni la note, ni la liste, ni la carte. Elle a seulement senti le rapport de force, comme toujours avant tout le monde. Je la remercie d\u2019un mot trop l\u00e9ger pour ce qu\u2019elle vient de me donner. L\u2019homme n\u2019a pas seulement parl\u00e9 \u00e0 Hugo. Il fait le tour du quartier. Il ne se renseigne pas sur la librairie. Il se renseigne sur moi.<\/p>\n<p>St\u00e9phanie passe entre deux m\u00e9nages, son trousseau \u00e0 la main, la t\u00eate ailleurs. Le quatorze, pour elle, c\u2019est des d\u00e9parts et des arriv\u00e9es en cascade. Elle ne s\u2019assoit pas.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 L\u2019appartement, dit-elle. Le trop bien rang\u00e9. La voiture n\u2019a pas boug\u00e9 depuis huit jours. La fen\u00eatre du troisi\u00e8me est rest\u00e9e ouverte, il a plu avant-hier, elle est toujours ouverte. Et la propri\u00e9taire n\u2019a plus une seule nouvelle de personne. Quelqu\u2019un est arriv\u00e9 l\u00e0-dedans, et apr\u00e8s, plus rien.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Vous en avez parl\u00e9 \u00e0 quelqu\u2019un ?<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 \u00c0 vous. C\u2019est bien le probl\u00e8me, non ?<\/p>\n<p>Elle essaie de rire, n\u2019y arrive qu\u2019\u00e0 moiti\u00e9, et file vers la rue de France. Je la regarde s\u2019enfoncer dans la foule avec son trousseau, et je me dis qu\u2019il y a dans cette ville une porte ferm\u00e9e sur quelque chose, et que nous sommes deux \u00e0 le savoir sans savoir quoi.<\/p>\n<p>C\u2019est en la suivant des yeux que je le vois.<\/p>\n<p>De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la rue, devant la vitrine du fleuriste. Un homme. Pas de glace \u00e0 la main, pas d\u2019enfant, pas de t\u00e9l\u00e9phone. Tourn\u00e9 vers ma boutique, immobile dans le courant comme une pierre que l\u2019eau contourne.<\/p>\n<p>Quelque chose se d\u00e9cide en moi avant moi. Je prends mon t\u00e9l\u00e9phone, je sors. La foule me prend. Dix m\u00e8tres. Je cadre. Il tourne la t\u00eate vers le fleuriste. Trop tard : j\u2019ai appuy\u00e9 deux fois. Il ne court pas. Il ne se cache pas. Il me regarde, une fraction, sans expression, puis il remonte le courant vers la place, sans h\u00e2te, comme un homme qui a fini sa journ\u00e9e. Je reste au milieu de la rue, le c\u0153ur quelque part dans la gorge, mon t\u00e9l\u00e9phone \u00e0 la main. Sur l\u2019\u00e9cran, en plein soleil, on distingue une silhouette claire et un visage de profil, net aux trois quarts.<\/p>\n<p>J\u2019ai peut-\u00eatre une photo de l\u2019homme qui me surveille. Lui repart avec mieux : la certitude que je l\u2019ai vu, et que je suis du genre \u00e0 traverser une foule pour le prouver.<\/p>\n<p>Et puis, parce que cette journ\u00e9e a d\u00e9cid\u00e9 de tout me donner en m\u00eame temps, je la vois, elle, en revenant vers ma porte. Plus haut, vers la place, dans le flux : une silhouette arr\u00eat\u00e9e sur le pas de la porte coch\u00e8re, le t\u00e9l\u00e9phone pos\u00e9 \u00e0 plat dans la paume ouverte, tourn\u00e9e vers le ciel, retenu du pouce, de l\u2019index et du majeur. Le geste que personne ne fait sauf elle. Cette fois, je ne me raconte pas un manteau qui circule. Je pose son nom, en silence, au milieu du bruit : Florence. Install\u00e9e au bout de ma rue, un jour f\u00e9ri\u00e9, comme chez elle. Ma raison fait son travail, range \u00e7a loin du reste, une co\u00efncidence n\u2019est pas un complot, elle ignore sans doute jusqu\u2019\u00e0 l\u2019existence d\u2019une vitrine 12. Mais le quatorze juillet, dans ma rue pleine, le pass\u00e9 et le pr\u00e9sent se tiennent aux deux bouts du m\u00eame trottoir, et moi au milieu.<\/p>\n<p>Le soir, je regarde le feu d\u2019artifice depuis ma fen\u00eatre de toit, place de l\u2019\u00c9tape, un verre \u00e0 la main que je ne bois pas. Toute la ville l\u00e8ve la t\u00eate. Les d\u00e9tonations roulent sur les toits, et entre deux gerbes, je pense \u00e0 ma boutique, \u00e0 dix minutes de l\u00e0, rideau tir\u00e9, verrou du haut mis. Je me trouve prudente. Je me trompe de soir.<\/p>\n<p>Le quinze au matin, la rue des Sablons a une t\u00eate de lendemain de f\u00eate, des confettis dans les caniveaux, une ville qui a la voix enrou\u00e9e. J\u2019ouvre la porte de la boutique et je sais.<\/p>\n<p>Le balai. Je le laisse tous les soirs contre l\u2019\u00e9tag\u00e8re du fond, \u00e0 gauche. Il est \u00e0 droite. Je traverse la boutique sans allumer, jusqu\u2019\u00e0 la porte du fond, celle dont je reporte d\u2019huiler le gond depuis des semaines. Je la pousse.<\/p>\n<p>Le gond ne grince plus.<\/p>\n<p>Quelqu\u2019un l\u2019a huil\u00e9 pour moi, cette nuit, pendant que la ville regardait le ciel. Quelqu\u2019un de soigneux, qui travaille proprement, qui referme derri\u00e8re lui. La serrure n\u2019a pas une marque. La caisse n\u2019a pas boug\u00e9. Sur l\u2019\u00e9tag\u00e8re du fonds, les volumes sont droits, trop droits, align\u00e9s par une main qui a remis chaque chose \u00e0 sa place sans savoir que le d\u00e9sordre aussi a une m\u00e9moire.<\/p>\n<p>Je vais au M\u00e9rim\u00e9e, page cent quatre. La note n\u2019y est plus. Je vais au carton du rebut, au catalogue de quincaillerie de 1974. La liste n\u2019y est plus.<\/p>\n<p>Il n\u2019a pas cherch\u00e9. Il est all\u00e9 aux cachettes de L\u00e9onie comme on va \u00e0 ses propres tiroirs. Trois semaines qu\u2019il m\u2019a fallu, \u00e0 moi, pour trouver la seconde feuille. Il lui a fallu un feu d\u2019artifice.<\/p>\n<p>Je m\u2019assois sur le tabouret de L\u00e9onie, et j\u2019attends que mes mains se calment. Dans mon sac, l\u2019enveloppe d\u2019Estienne. Dans mon t\u00e9l\u00e9phone, les photographies de tout. Il a les originaux. Il n\u2019a pas tout. Respirer. Compter ce qui reste, comme on compte une caisse.<\/p>\n<p>\u00c0 neuf heures, je suis chez Henri Lavergne, une maison de centre-ville pleine de livres du sol au plafond, et lui en cravate un mercredi matin d\u2019\u00e9t\u00e9, comme si la civilisation tenait \u00e0 ce genre de d\u00e9tail. Je lui montre les photographies, la quittance \u00e0 six chiffres, et je lui raconte le gond huil\u00e9. Il m\u2019\u00e9coute, et pour la premi\u00e8re fois depuis que je le connais, il vieillit pendant qu\u2019on parle.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Peu de gens connaissaient les habitudes de L\u00e9onie, dit-il enfin.<\/p>\n<p>Je ne dis pas : vous, par exemple. Mais la phrase reste dans la pi\u00e8ce, et son silence me dit qu\u2019il se l\u2019est faite tout seul.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Alors il faut sortir de la discr\u00e9tion, reprend-il. C\u2019est elle qui le prot\u00e8ge. Un homme pareil prosp\u00e8re tant que tout reste officieux, des fiches dans des livres, des soup\u00e7ons dans des tiroirs. On va lui donner ce qu\u2019il d\u00e9teste : de la proc\u00e9dure.<\/p>\n<p>Il d\u00e9croche son t\u00e9l\u00e9phone, et j\u2019assiste \u00e0 quelque chose que je n\u2019avais pas vu venir : Henri Lavergne, quarante ans de Cabinet des m\u00e9dailles, qui appelle un ancien coll\u00e8gue mont\u00e9 en grade, et qui, en cinq minutes de conversation feutr\u00e9e, transforme nos papiers vol\u00e9s en demande d\u2019examen scientifique de la pierre de la vitrine 12. Il cite la requ\u00eate d\u2019Antoine Mercier, expert connu de la maison, rest\u00e9e sans r\u00e9ponse et suivie d\u2019un d\u00e9c\u00e8s sur site. Il p\u00e8se chaque mot, n\u2019affirme rien, s\u00e8me tout.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Voil\u00e0, dit-il en raccrochant. Une demande enregistr\u00e9e ne se retire pas discr\u00e8tement. Quoi qu\u2019il arrive d\u00e9sormais, quelqu\u2019un regardera cette pierre \u00e0 la loupe, sur drap noir, sous lampe. Ce que L\u00e9onie a fait seule, l\u2019institution va devoir le refaire officiellement.<\/p>\n<p>Avant de partir, je fais \u00e9tablir chez le notaire de la place un pli scell\u00e9 : les photographies imprim\u00e9es, les quittances, et trois pages de ma main qui racontent tout depuis la page cent quatre du M\u00e9rim\u00e9e. Si quelque chose m\u2019\u00e9gare \u00e0 mon tour, une copie t\u00e9moignera.<\/p>\n<p>Il me reste un appel. Je le passe depuis la boutique, debout derri\u00e8re mon comptoir, \u00e0 l\u2019heure creuse. La carte est rest\u00e9e dans le tiroir, mais le num\u00e9ro, je le sais par c\u0153ur. Deux sonneries. Une voix pos\u00e9e, polie, sans \u00e2ge.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Madame S\u00e9n\u00e9chal. J\u2019attendais votre appel.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Vous \u00eates venu chez moi cette nuit. Vous avez remis le balai du mauvais c\u00f4t\u00e9.<\/p>\n<p>Un silence, tr\u00e8s court. Quand la voix revient, elle est toujours polie, et un peu moins pos\u00e9e.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 Je ne vois pas de quoi vous parlez.<\/p>\n<p class=\"fy-dlg\">\u2014 V\u00e9rifiez votre butin, monsieur. Il vous manque l\u2019essentiel. Demain, quinze heures, au Ch\u00e2teau, dans la salle qui nous int\u00e9resse tous les deux. Devant la vitrine.<\/p>\n<p>Je n\u2019attends pas la r\u00e9ponse. Cette fois, c\u2019est moi qui raccroche, et le d\u00e9clic, dans le silence de la boutique, fait un bruit que je ne connaissais pas.<\/p>\n<\/div>\n<\/details>\n<\/div>\n<p class=\"fy-asuivre\" style=\"text-align:center;font-size:20px;font-style:italic;color:#226D68;font-weight:600;letter-spacing:1px;margin:38px 0 6px;\">\u00c0 suivre\u2026<\/p>\n<p class=\"fy-copy\">\u00a9 2026 Emmanuel Parrou \/ Fontyblog \u2014 Tous droits r\u00e9serv\u00e9s.<\/p>\n<div class=\"fy-cta\">\n<h2 class=\"fy-cta-title\">Ne ratez pas la suite<\/h2>\n<p class=\"fy-cta-lead\">Les \u00e9pisodes paraissent le mardi et le vendredi. Soyez averti de chaque nouvelle parution directement dans votre bo\u00eete mail.<\/p>\n<p class=\"fy-cta-important\"><strong>Important&nbsp;:<\/strong> les abonn\u00e9s par mail ont acc\u00e8s \u00e0 certaines surprises exclusives, disponibles uniquement sur la liste mail.<\/p>\n<div class=\"fyff-wrap\">\n  <form class=\"fyff-form\" novalidate>\n    <div class=\"fyff-row\">\n      <input type=\"text\" name=\"prenom\" class=\"fyff-input\" placeholder=\"Pr\u00e9nom\" autocomplete=\"given-name\" required>\n      <input type=\"email\" name=\"email\" class=\"fyff-input\" placeholder=\"Votre email\" autocomplete=\"email\" required>\n    <\/div>\n    <input type=\"text\" name=\"website\" class=\"fyff-hp\" tabindex=\"-1\" autocomplete=\"off\" aria-hidden=\"true\">\n    <label class=\"fyff-consent\">\n      <input type=\"checkbox\" name=\"consent\" required>\n      <span>Je souhaite recevoir les prochains \u00e9pisodes du feuilleton et les actualit\u00e9s de Fontyblog.<\/span>\n    <\/label>\n    <button type=\"submit\" class=\"fyff-btn\">Je m'abonne gratuitement<\/button>\n    <p class=\"fyff-msg\" role=\"status\" aria-live=\"polite\"><\/p>\n  <\/form>\n<\/div>\n<style>\n.fyff-wrap{max-width:560px;margin:0 auto}\n.fyff-form{display:flex;flex-direction:column;gap:14px;position:relative}\n.fyff-row{display:flex;gap:12px;flex-wrap:wrap}\n.fyff-input{flex:1 1 200px;min-width:0;padding:14px 16px;border:1px solid #d8e0de;border-radius:10px;font-size:16px;font-family:inherit;background:#fff;color:#1e1e1e}\n.fyff-input:focus{outline:none;border-color:#226D68;box-shadow:0 0 0 3px rgba(34,109,104,.15)}\n.fyff-hp{position:absolute;left:-9999px;width:1px;height:1px;opacity:0}\n.fyff-consent{display:flex;gap:10px;align-items:flex-start;font-size:14px;line-height:1.45;color:#4a4f4e;cursor:pointer}\n.fyff-consent input{margin-top:3px;flex:0 0 auto;width:17px;height:17px;accent-color:#226D68}\n.fyff-btn{align-self:center;padding:14px 28px;border:none;border-radius:10px;background:#226D68;color:#fff;font-size:16px;font-weight:600;font-family:inherit;cursor:pointer;transition:background .15s}\n.fyff-btn:hover{background:#19514D}\n.fyff-btn:disabled{opacity:.6;cursor:default}\n.fyff-msg{margin:0;font-size:14px;min-height:1px}\n.fyff-msg.ok{color:#226D68;font-weight:600}\n.fyff-msg.err{color:#c0392b}\n<\/style>\n<script>\n(function(){\n  var EP='https:\/\/fontyblog.fr\/fr\/wp-json\/fb\/v1\/feuilleton-subscribe';\n  document.querySelectorAll('.fyff-form').forEach(function(f){\n    if(f.dataset.fybound) return; f.dataset.fybound='1';\n    var w=f.closest('.fyff-wrap'); var msg=w.querySelector('.fyff-msg'); var btn=w.querySelector('.fyff-btn');\n    f.addEventListener('submit',function(e){\n      e.preventDefault(); msg.className='fyff-msg';\n      var prenom=f.prenom.value.trim(), email=f.email.value.trim(), consent=f.consent.checked, website=f.website.value;\n      if(!email||email.indexOf('@')<1){msg.className='fyff-msg err';msg.textContent='Merci d\\'indiquer un email valide.';return;}\n      if(!consent){msg.className='fyff-msg err';msg.textContent='Merci de cocher la case de consentement.';return;}\n      btn.disabled=true; var old=btn.textContent; btn.textContent='Un instant\u2026';\n      fetch(EP,{method:'POST',headers:{'Content-Type':'application\/json'},body:JSON.stringify({prenom:prenom,email:email,consent:consent,website:website})})\n        .then(function(r){return r.json();})\n        .then(function(d){\n          if(d&&d.ok){f.reset();msg.className='fyff-msg ok';msg.textContent='C\\'est not\u00e9 ! Vous recevrez le prochain \u00e9pisode par mail.';}\n          else{msg.className='fyff-msg err';msg.textContent='Oups, un souci est survenu. R\u00e9essayez dans un instant.';}\n        })\n        .catch(function(){msg.className='fyff-msg err';msg.textContent='Oups, un souci r\u00e9seau. R\u00e9essayez dans un instant.';})\n        .finally(function(){btn.disabled=false;btn.textContent=old;});\n    });\n  });\n})();\n<\/script>\n    <\/div>\n<div class=\"fy-share\">\n<p class=\"fy-share-q\">Ce feuilleton de l&#8217;\u00e9t\u00e9 vous pla\u00eet&nbsp;?<\/p>\n<div class=\"fy-share-btns\"><a class=\"fy-btn fy-btn-fb\" href=\"https:\/\/www.facebook.com\/fontyblog\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Suivre sur Facebook<\/a><a class=\"fy-btn fy-btn-ig\" href=\"https:\/\/www.instagram.com\/fontyblog\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Suivre sur Instagram<\/a><\/div>\n<p class=\"fy-share-sub2\">Soutenez Fontyblog en partageant cet \u00e9pisode<\/p>\n<div class=\"fy-share-btns\"><a class=\"fy-btn fy-btn-share\" href=\"https:\/\/www.facebook.com\/sharer\/sharer.php?u=https%3A%2F%2Ffontyblog.fr%2Ffr%2Ffeuilleton-ete-2026%2F\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Partager l&#8217;\u00e9pisode<\/a><\/div>\n<\/div>\n<div class=\"fy-intro\">\n<p>Il y a treize ans, je suis arriv\u00e9 \u00e0 Fontainebleau et j&#8217;en suis tomb\u00e9 amoureux. Cet attachement a fini par donner Fontyblog. Il me restait un r\u00eave&nbsp;: faire vivre des histoires dans cette ville que j&#8217;aime tant. Voici donc le feuilleton de l&#8217;\u00e9t\u00e9 &mdash; une fiction que j&#8217;ai \u00e9crite pour Fontainebleau, et pour vous qui l&#8217;aimez autant que moi.<\/p>\n<p>Vous y croiserez des lieux qui existent vraiment et d&#8217;autres que j&#8217;ai invent\u00e9s&nbsp;; je vous laisse deviner lesquels. J&#8217;esp\u00e8re que cette intrigue, qui se noue dans notre sympathique petite ville, saura vous accompagner tout au long de l&#8217;\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p class=\"fy-sign\">&mdash;&nbsp;Emmanuel<\/p>\n<\/div>\n<p class=\"fy-merci\">Merci 1000 fois pour votre int\u00e9r\u00eat et votre soutien.<br \/><span class=\"fy-merci-sign\">Emmanuel de Fontyblog<\/span><\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Feuilleton Fontyblog \u00c9t\u00e9 2026 L&#8217;Intaille de Fontainebleau \u00c9pisode 1S\u00e9n\u00e9chal Trois semaines et demie que je suis l\u00e0, et je n&#8217;ai toujours pas trouv\u00e9 le bon endroit pour le balai. Hier soir, je l&#8217;avais laiss\u00e9 contre la porte du fond, geste de fatigue. Ce matin, en arrivant, je manque de me l&#8217;envoyer dans le menton. Ma [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":65,"featured_media":11752,"parent":0,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"_seopress_titles_title":"","_seopress_titles_desc":"","_seopress_robots_index":"","_seopress_robots_follow":"","_seopress_robots_imageindex":"","_seopress_robots_snippet":"","_seopress_robots_primary_cat":"","_seopress_robots_breadcrumbs":"","_seopress_robots_freeze_modified_date":"","_seopress_robots_custom_modified_date":"","_seopress_robots_canonical":"","_seopress_social_fb_title":"","_seopress_social_fb_desc":"","_seopress_social_fb_img":"https:\/\/fontyblog.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/06\/lintaille-de-fontainebleau-couverture.png","_seopress_social_fb_img_attachment_id":0,"_seopress_social_fb_img_width":0,"_seopress_social_fb_img_height":0,"_seopress_social_twitter_title":"","_seopress_social_twitter_desc":"","_seopress_social_twitter_img":"https:\/\/fontyblog.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/06\/lintaille-de-fontainebleau-couverture.png","_seopress_social_twitter_img_attachment_id":0,"_seopress_social_twitter_img_width":0,"_seopress_social_twitter_img_height":0,"_seopress_redirections_value":"","_seopress_redirections_enabled":"","_seopress_redirections_enabled_regex":"","_seopress_redirections_logged_status":"","_seopress_redirections_param":"","_seopress_redirections_type":0,"_seopress_analysis_target_kw":"","_seopress_news_disabled":"","_seopress_video_disabled":"","_seopress_video":[],"_seopress_pro_schemas_manual":[],"_seopress_pro_rich_snippets_disable_all":"","_seopress_pro_rich_snippets_disable":[],"_seopress_pro_schemas":[],"_jet_sm_ready_style":"","_jet_sm_style":"","_jet_sm_controls_values":"","_jet_sm_fonts_collection":"","_jet_sm_fonts_links":"","iawp_total_views":97,"footnotes":""},"class_list":["post-11747","page","type-page","status-publish","has-post-thumbnail","hentry"],"_hostinger_reach_plugin_has_subscription_block":false,"_hostinger_reach_plugin_is_elementor":false,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/fontyblog.fr\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/11747","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/fontyblog.fr\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"https:\/\/fontyblog.fr\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/fontyblog.fr\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/65"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/fontyblog.fr\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=11747"}],"version-history":[{"count":13,"href":"https:\/\/fontyblog.fr\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/11747\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":11825,"href":"https:\/\/fontyblog.fr\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/11747\/revisions\/11825"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/fontyblog.fr\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/11752"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/fontyblog.fr\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=11747"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}